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Traditionnellement, la foire aux livres d’Amnesty se tient dans ma ville une à deux fois par an. Chaque année, j’essaie de relater cette manifestation dans Feuilles de route, généralement à la rubrique Notes de lecture. En 2008, c’était le 17 octobre et, il y a deux ans, en 2007, le 24 octobre et le 23 mars, deux foires donc, une de printemps et une d’automne. L’intérêt de noter ce que je me suis procuré est multiple. D’abord, cela sert plus prosaïquement à identifier d’où proviennent les livres qui finissent par encombrer toutes mes bibliothèques, parfois sur deux rangées, l’une cachant l’autre, ce qui réserve parfois de belles surprises comme celles de retrouver un livre qu’on croyait égaré depuis des lustres. Cela sert aussi à marquer d’une manière plus précise les trouvailles du jour. Cette année, pour ma fille, c’est sans aucun doute un vieux recueil de géographie de la fin du siècle dernier et pour moi, un lourd volume représentant 50 années de l’Express, en parfait état. A ces livres s’y ajoutent une lourde biographie de 950 pages sur Joseph Kessel, par Georges Courrières, deux romans de Philippe Claudel, Le Rapport Brodeck et Petite fabrique des rêves et des réalités qui raconte « l’aventure », comme il dit, de son beau film Il y a longtemps que je t’aime et dont j’avais envie depuis longtemps. Des poches aussi : La Vie tranquille de Duras, Un été pour mémoire de Philippe Delerm, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, cadeau qu’a déniché pour moi ma famille lors d’une première visite. Autre cadeau familial et mon favori de cette récolte : La Rente Gabrielle de Jean Robinet en édition originale numérotée ! A noter aussi L’Ère du soupçon de Nathalie Sarraute, aussitôt relu et dont je possède certainement plusieurs exemplaires sans compter que ce texte figure dans le volume Pléiade des œuvres complètes que j'ai aussi. D’autres livres de cette récolte ont aussitôt été dispersés dans la maison. J’ai retrouvé sur un petit banc en bois le Catalogue d’objets introuvables de Carelman qui a fait le délice de lecture de mon fils, et, sur le bureau de ma fille, une très belle édition en deux volumes du Livre de la jungle de Rudyard Kipling, datée de 1946 et publiée au Mercure de France, à une époque où Léautaud passait encore fréquemment dire bonjour à ses anciens collègues. Au total, environ 40 euros pour tous ces trésors.
(23/10/2009)

 

Dés le lendemain de l’élection d’Obama, j’avais placé son portrait pour ce qu’il représentait comme « Hope » dans notre monde. Je l’ai retiré au bout de quelques mois, non par désintérêt, simplement parce que cette actualité s’était un peu éventée. Je le remets à cette mise à jour, suite à son élection au prix Nobel de la Paix. Bien sûr, on trouvera toujours quelques esprits différents qui pensent que ce n’est pas mérité et que rien ne change. Tant mieux cette confrontation d’idées que je respecte infiniment. Mais pour moi c’est « Hope ». On connaît la délicate position de la scène internationale, comme on dit, concernant l’Iran, mais il me semble qu’il a réellement tendu la main, contrairement à son prédécesseur. N’en déplaise à beaucoup, le poids des USA rend sa présence indispensable, ce qui vaut toujours mieux que quelques effets de manche, quelques paroles fortes et de quitter des salles de conférences alors que la France représente un pays qui a marqué culturellement et profondément l’Iran, j’ai pu m’en apercevoir directement avec ses habitants.
En parlant de Nobel, le deuxième évènement est la nomination de Herta Müller pour le prix de littérature. Je ne l’ai jamais lue, ce sera sans doute l’occasion. A priori, on salue le courage de cette femme qui s’est élevée contre la dictature de son pays natal, la Roumanie. Cette histoire me touche aussi parce que la culture germanique de cet auteur trouve un écho dans mes racines paternelles : après avoir quitté l’Autriche et descendu le cours du Danube à l’époque de Mozart, ma famille a fini par s’établir près de Sarajevo où la deuxième guerre mondiale a fini par les déloger. Un récit un peu proche donc où les peuples sont toujours ballottés par l’Histoire (avec sa grande hache).
Ces nouvelles, je les ai appris par Internet au fil de l’eau comme beaucoup maintenant, les informations télévisées devenant une sorte d’appoint à ce qu’on connaît déjà, ajoutés de quelques discours de circonstances. Or, il y a un phénomène nouveau auquel je ne prêtais pas attention jusque-là, c’est cette mode des commentaires qui ponctuent par dizaine, chaque annonce d’actualité. Non que cela me gêne, mais je découvre souvent une hargne et une telle violence chez ceux qui postent ces réactions. Le moindre « présumé innocent » est arrêté et c’est aussitôt un lynchage que l’on réclame. Les internautes des quatre coins ont des opinions sur tout et pas beaucoup d’évènements trouvent grâce à leurs yeux. Le même jour, Mitterrand prenait son pesant de calomnies tandis que j’attendais vainement, dans le domaine culture, d’en apprendre un peu plus sur Herta Müller. Non seulement, je n’ai rien appris de nouveau, mais il m’a fallu subir les commentaires répétitifs que l’Académie Nobel ne servait à rien pour les plus aimables, jusqu’aux plaisanteries des plus stupides sur le prénom à goût fumé de notre nouveau Nobel de littérature. Navrant donc. Cette médiocrité me fait penser à celle décrite par Paul Léautaud dont je continue le journal. J’en suis à 1944 et aux exactions revanchardes. Nous avons finalement si peu évolué, rien ne nous a servi de leçon.
Si je n’ai même plus Internet pour me permettre d’apprendre les nouvelles, où vais-je me renseigner ? Et les blogs de littérature ? A l’heure où je les consulte, soit plus d’une semaine après la nomination, rares sont ceux qui évoquent Herta Müller. Si, tout de même, j’apprends avec celui de Pierre Assouline dans son article du 9 octobre, que j’ai partagé avec le prix Nobel la même éditrice (Maren Sell) et la même photographe (Sophie Bassouls). C’est dingue la vie littéraire quand même… J’en profite pour rappeler que fin mai 2004 je partais déjà en repérage à Stockholm (voir en Webcam, Étonnements et Notes d’écriture, m-à-j du 09/06/2004 – cette dernière rubrique proposant un florilège de réactions de nobélisés).
Même éditrice, même photographe, voilà donc encore d’autres points communs qui me rapprochent de la Suède… mais qui m’éloignent du coup de Paul Léautaud tonitruant sans appel sur les écrivains qui se déshonorent en acceptant les prix.
(14/10/2009)


J’évoquais dans ma dernière mise à jour Paul Léautaud et la fête de l’Huma. Curieusement, L’Huma est revenu dernièrement pour moi sous la forme d’une sollicitation pour écrire un article dans ce quotidien concernant la triste actualité de mon entreprise. J’ai toujours pris soin jusqu’ici de ne pas dévoiler noir sur blanc le nom de celle-ci, secret de polichinelle suffisamment explicite cependant sur les présentations d’auteur et pour qui s’intéresse à mes livres : « cadre dans les télécommunications » dans une entreprise autrefois publique et devenue privée, pas besoin dans dire plus. Pourquoi cette réserve ? Simple précaution de départ, le mot « roman » sur la couverture autorise à tout dire, pas la peine d’aller au-delà de la fiction. Précaution qui se révéla justifiée : quelque années après Central, Corinne Maier n’a pas pris cette précaution et son appartenance à EDF explicitement écrite sur la quatrième de couverture de Bonjour paresse lui valut un procès. Avec cette simple diplomatie, j’ai pu continuer à raconter et témoigner sur l’ensemble de mes activités professionnelles, en dernier avec CV roman en 2007. Je ne me suis jamais caché, ni freiné, jamais pris de pseudonyme, j’ai largement ventilé ma joie à chaque parution auprès de mes collègues, mes responsables et jusqu’à Michel Bon en 2000 à la parution de Central. Pour cet article dans l’Humanité, je savais que ce serait différent et que celui-ci serait largement lu dans la boîte avec mon nom tapé sur l’Intranet pour voir à quoi ressemblait celui qui se permettait d’écrire là. Pour autant, je n’en ai pas fait de publicité, ni averti quiconque au préalable. Aussi ai-je été tout de même surpris, quatre jours après la parution, de voir mes responsables N+1 et N+2 comme on dit, débarquer à l’occasion d’une réunion que j’animais. Première entrevue face à face avec mon N+1 pour savoir si j’allais bien : pas pu m’empêcher d’éclater de rire, je suis un type très heureux en ce moment. Deuxième entrevue avec mon N+2 pour savoir si je partageais « les valeurs » de mon entreprise. Comme je n’ai jamais réussi à m’y intéresser et que ça me paraissait suffisamment vague, j’ai répondu oui à tout hasard (bonne pioche…). Par contre, moins hasardeuses et plus fermes sont mes opinions au sujet de la gravité de cette crise psychologique propre à mon entreprise. Rien ne doit être minimisé.
Hormis l’anecdote, somme toute plutôt sympathique de ces rencontres hiérarchiques, cela montre combien mon entreprise a verrouillé sa communication à tous les niveaux. Ce sont ces aspects du langage et de l’entreprise qui m’intéressent, et ces interventions prouvent combien je me trompe peu dans mes analyses. Communication verrouillée, c’est bien l’excès qui est la cause de ce triste emballement. Excès comme dans L’Excès l’usine de Leslie Kaplan, parue en 1982. Excès comme « excédé », qualificatif dont m’a affublé mon N+1- ou encore ex-CD, comme ex-conseiller développement qui constituait l'ancienne appellation de mon travail - . Oui, c’est tout à fait cela, une organisation à l’excès, qui engendre la peur, l’auto-contrôle, l’auto-alimentation d’un monstre économique et toujours affamé que l’on doit nourrir à tout prix sinon, c’est lui qui vous dévore. C’est aussi la raison de pourquoi N+1 et N+2 ont chacun fait 250 km pour venir me rencontrer.
Quant à Paul Léautaud qui forme aussi mon actualité littéraire, je pensais à lui lors de mes entrevues avec N+1 et N+2 : un esprit libre qui avait toujours dit ce qu’il ressentait et j’en éprouvais fièrement une certaine filiation.
(30/09/2009)

 

Beaucoup d’actualité qui se bouscule en ce moment, donc beaucoup de motifs d’étonnements.
Je pourrais évoquer la fête de l’Huma, cru 2009 sous le soleil, et le plaisir que j’ai eu de croiser Martine Sonnet, Philippe Annocque (ah ! les échanges entre bloggers mais de vive voix !), l’universitaire Dominique Viart, le fidèle Jacques Charmatz, mon voisin Loïc Barrière et le couple charmant que forme René Ballet et son épouse. Et puis le concert de Deep Purple le soir, au moins 100 000 personnes (voir en Webcam).
Donc, voilà qui est fait, j’ai retracé ce rendez-vous qui me satisfait chaque année. Au fait, ça me fait penser que je ne pourrai être présent l’année prochaine.
En réalité, je voudrais surtout évoquer dans cette note d’étonnements toute la curiosité que j’éprouve au sujet de Paul Léautaud qui occupe mes lectures depuis juillet. Il y a matière, 6000 pages de Journal littéraire (j’en suis au trois-quarts), l’intégrale des entretiens qu’il a eu avec Robert Mallet (10 CD quand même), sans compter ses propres œuvres (Le Petit ami, In memoriam, Amours ), quelques ouvrages biographiques, le pèlerinage accompli jusqu’à sa maison de Fontenay, à un kilomètre et demi de mon domicile parisien, bref, tout une accumulation d’informations que je voudrais commencer à restituer sans plus attendre. Il me faudra plusieurs mises à jour pour venir à bout de cette actualité. Ça me fait penser à l’approche que j’avais eu de Picasso, il y a quelques années, complète et compulsive pendant quelques mois, mais qui m’avait permis de bien appréhender le peintre, et, sans trop me vanter, il me semble que je suis capable depuis de reconnaître n’importe quel Picasso à cent mètres et de pouvoir en estimer approximativement la période. Sans compter que tout cela m’avait permis d’écrire 1937 Paris-Guernica. Je n’ai pas de projet littéraire inspiré par Léautaud mais sait-on jamais. En tout cas, son Journal littéraire, tenu de 1893 à 1956 est à la fois une mine d’or mais également une manière de vivre qui n’est pas sans rappeler la tenue régulière d’un blog, déplacement de temps et de manière, temps actuels et clavier en regard de Paul Léautaud, resté toute sa vie fidèle à l’écriture à la plume d’oie et à la bougie…
Voici une anecdote amusante quand je suis allé emprunté à ma bibliothèque municipale les trois tomes de ce journal, trois petits pavés de 2000 pages chacun. Le bibliothécaire habituel (lecteur passionné et extraordinaire) a lancé à la cantonade devant mes trouvailles : « Ah ! Vous aimez ça, hein, M Beinstingel ! » (sous entendu, la littérature peu conventionnelle…). Je me suis senti l’âme d’un pornographe et j’ai filé sans plus attendre sous les regards interrogateurs des autres usagers avec mes bouquins comme si je venais d’emprunter une pile de revues peu avouables…
(18/09/2009)


Je me suis aperçu récemment d’une chose : exactement au même âge, nous avons, mon fils et moi, assisté à un évènement historique. Pour moi, c’était la conquête de la lune, le 21 juillet 1969, j’allais avoir 11 ans quelques jours plus tard. Mon fils venait tout juste de fêter le même anniversaire quand a eu lieu le 11 septembre 2001. Les récentes commémorations de ces deux évènements montrent comment notre histoire individuelle se fond dans l’histoire collective sans que nous puissions distinguer véritablement la vérité de ce dont nous avons été témoins.
Prenons la conquête de la lune. J’ai toujours affirmé avoir été réveillé en pleine nuit par mes parents pour assister à l’évènement. Il était peut-être trois ou quatre heures du matin. Je me souviens que les voisins du dessous étaient venus regarder la télévision. Je revois les carreaux décorés de la salle à manger, là où nous habitions alors, dans la vieille ville. Il me semble encore sentir la fatigue, l’engourdissement d’avoir été réveillé si tôt. L’image était en noir et blanc, et tremblotante, ça a duré longtemps, nous n’arrivions pas à nous détacher du poste de télévision, c’était extraordinaire, dangereux peut-être, il me semblait qu’à tout instant la surface de la lune allait engloutir les intrépides astronautes. Après sans doute au moment d’aller me recoucher j’ai regardé la lune dans la nuit claire de l’été. A réciter ainsi mon souvenir, à tenter de retracer avec précision celui-ci, j’ai l’impression d’en faire trop, d’en rajouter, d’alimenter ma croyance. En réalité, je me demande si on m’a vraiment réveillé pour regarder cet événement. Tout le monde croit y avoir assisté de la même manière. Pourtant les détails qui font vrai s’empilent dans mon souvenir. Les images tremblotantes et en noir et blanc combien de fois les avons-nous vu depuis ? Les carreaux décorés des fenêtres du salon figurent sur de nombreuses photos de famille et j’ai gardé le souvenir des voisins que nous avions alors. Du coup, je me demande si je n’ai pas fait mien ce souvenir collectif auquel, individuellement, je n’aurais pas assisté. Même mes parents ne savent pas me renseigner de façon certaine, et, s’ils le pouvaient, leurs souvenirs ne seraient sans doute pas mieux sûrs après quarante ans.
On pourrait ainsi penser que le souvenir du 11 septembre, autre événement planétaire et si récent encore, ne peut souffrir d’une telle distorsion du temps. En réalité, en confrontant il y a quelque jours mes souvenirs avec ceux de mon épouse, je me suis aperçu combien l’évènement en lui-même tissait déjà sa légende sur ma propre vérité. Ce qui est sûr : c’était un mardi après-midi, j’étais à mon travail, quand elle m’a appelé de la maison pour me signaler l’évènement. J’ai toujours cru qu’elle m’avait raconté ne pas y croire elle-même, penser qu’il s’agissait d’une fiction américaine, genre La Tour infernale, mais elle est certaine que j’ai « amélioré » ce récit avec ces poncifs du genre jeux vidéos et scénario catastrophe que nous avons nous même répandus dans les heures et jours qui ont suivi. Dans mon souvenir aussi, il me semble que je suis resté d’abord incrédule, je l’ai raconté de suite à mes deux collègues de bureau jusqu’à ce que l’un d’entre eux reçoive également un coup de fil affolé de sa femme et qu’enfin je réalise. Mais est-ce elle qui l’a appelé ? Ou lui, pour en avoir le cœur net ? Je ne suis plus très sûr. Dans mon souvenir, en fait, tout s’enchaîne dans un laps de temps presque continu et logique avant que je réalise l’évènement, mais ce ne fut sans doute pas le temps réel. Je me souviens que nous sommes allés trouver un technicien qui possédait du matériel vidéo afin que nous puissions bidouiller un des écrans en télévision pour suivre l’évènement. C’est vrai, mais est-ce moi qui lui ai demandé ? Un autre collègue ? Où avions nous installé la télévision ? Fallait-il vraiment bidouiller le récepteur ? En réalité, tout ce que nous savons de l’évènement collectif se glisse dans les interstices de notre incertitude individuelle et tend à distordre la vérité. Cette part infime d’incertitude, ambigüe, hésitante ne demande qu’à se creuser et à se remplir de tout un tas d’éléments, choses, pensées, mouvements, tropismes (il me semble que le terme qu’utilisait Nathalie Sarraute est le plus approprié). J’ai l’impression qu’on touche alors vraiment à ce point à l’origine de la fiction et du roman. Quant à mon fils, interrogé hier sur ses propres souvenirs face à cet événement, son « pas grand chose » répondu ajoutera sans doute au fil du temps une disparité égale à celle que j’ai pour la conquête de la lune.
(11/09/2009)

 

Pensée intime et gênante : depuis quelque temps, j’imagine que je pourrais disparaître de bonne heure. Cette pensée est toujours difficile à avouer pour un esprit un peu superstitieux comme le mien, mais je conçois que, dans les réflexions d’une vie, ce genre d’état d’âme doit arriver de temps en temps. Ce qui me rassure, c’est que Léautaud (puisque je suis plongé dans son Journal en ce moment) avait cette impression de temps en temps et que ça ne l’a pas empêché de casser sa pipe à 84 ans et en quasi pleine forme. C’est à peu près pareil en ce qui me concerne. C’est au moment où je me sens peut-être le plus en forme, course à pied plusieurs fois par semaine comme Sarko (énervant ce bonhomme hein ?) vie saine et bon sommeil, que cette idée saugrenue me traverse. J’ai même la sensation de savoir comment ça pourrait arriver, la longue et douloureuse maladie, comme on dit, dont j’aimerais dans mon cas qu’elle se résume à une affection courte et rigolote. Je connais aussi dans cette précision morbide le nombre d’années qui me reste. Ce qu’il y a d’étonnant c’est que, loin de m’affliger, cette proximité temporelle ne m’influe en rien : pas envie de changer ma vie d’un iota. On pourrait croire qu’on va brûler sa vie par les deux bouts, prendre de l’avance sur l’éternité. Que nenni. On m’annoncerait ma fin pour demain que je ne changerais pas mes habitudes pour deux sous : au lit de bonne heure pour le grand jour. Cette curiosité tranquille m’interpelle. Je la mets sur le compte de l’homme heureux que je suis. N’allez pas croire que je sois pressé pour autant, je gouterai bien à cette félicité pour de nombreuses dizaines d’années encore et avec plaisir ! Simplement, si ça doit arriver, tant pis pour moi. L’idée de la disparition est forcément égoïste. On ne peut la projeter sur autrui et ses proches, mais s’étonner qu’on puisse disparaître avant d’autres plus logiquement prévisibles, et espérer que le temps de la douleur soit, non pas modeste, mais accompli par mon entourage de la façon la plus sereine possible. Comme tous, j’ai vu des proches partir et je tremble pour ceux qui restent et que j’aime éperdument. Je sais bien que les traces de ces chocs ne disparaissent jamais vraiment, au mieux se muent en goût d’amande. Ceux dont nous fardons le souvenir finissent par s’estomper, on garde, une attitude, une mimique, un visage, un trait de caractère. On se le rappelle rarement entre proches mais combien est douce cette petite commémoration au goût d’amande qui tient lieu de postérité. Je suis comme Céline (et Léautaud), la postérité m’importe peu. De toute façon, elle est incompatible avec le bonheur que j’éprouve. C’est peut-être d’ailleurs comment il faut comprendre le vieil adage qu’on ne peut-être écrivain en étant heureux car, du coup, ça ne sert à rien d’écrire, aucun exutoire. Donc, pas de postérité d’écrivain. Je disparaitrai un beau jour de bonheur et c’est tout. Ceci dit, ce n’est pas parce que je pense à cette éventualité en ce moment que, d’ici quinze jours ou un mois, je ne revendiquerai pas le désir de disparaître le plus vieux possible et de battre ainsi le record de Jeanne Calmant (ce qui me mènerait aux alentours de 2080…). Dans ce cas, c’est déjà une autre manière de vivre que je revendiquerais : devenir un insupportable vieux monsieur, capable d’engouffrer des tonnes de petits fours à chacune des commémorations annuelles de son centenaire.
(04/09/2009)


Je travaille avec un « organizeur » comme on dit, un éphéméride donc, mais ma préférence va depuis longtemps au calendrier scolaire septembre/ septembre. C’est en effet la coupure de l’année qui me semble la plus adaptée. Le grand vide d’août a poissé de chaleur et de poussière les mois précédents, nous sommes partis sur les rotules changer d’air : repos, plage et soleil, avons-nous écrits au dos des cartes postales. Au retour, nous rêvons aux premiers frimas sur les pelouses cuites de nos jardins désolés, nous espérons bientôt enfiler le léger chandail et partir aux champignons dans les forêts mouillées. Calme, sérénité. Nous nous promettons comme chaque année de ne pas recommencer le cycle infernal des rentrées. Ce petit instant de répit dure peu, quelques jours d’hébétude à peine mais ce sont des instants délicieux. Après, sans nous en apercevoir, malgré nos promesses, nous reprenons le rythme des jours besogneux et occupés : penser à s’inscrire au club de sport, aux abonnements culturels, demander un devis au plombier, ramasser les feuilles dans les gouttières pour éviter les inondations aux grandes pluies, résolutions d’un début d’année scolaire, sans doute mille fois plus agité que celui, traditionnel et comptable, qui augmente l'année d'un millésime dans la léthargie digestive des fêtes de Noël. Cependant, je préfère de loin cette époque où l'année se renouvelle en automne, dans la lente glissade des jours, plutôt que celle de janvier où les jours demeurent sombres et froids, propre à l'inactivité stérile. Je vais donc à la papeterie et j'achète une recharge septembre/ septembre afin de noter toutes les millions de choses à faire.
(26/08/2009)
 

J’ai lu dernièrement un ouvrage biographique sur Paul Léautaud (Paul Léautaud, qui êtes-vous ? de Martine Sagaert, La Manufacture). Totalement par hasard. J’ai trouvé ce livre dans un de mes rayonnages. Je ne me souvenais même plus que j’avais ce volume à un tel point que je l’ai ramené à la bibliothèque municipale après l’avoir lu, croyant que je l’avais emprunté…
Je ne connais pas Léautaud, où si peu. Je savais son côté « vieux et ses chats », semblable à Céline et ses chiens. Et puis j’ai découvert qu’il avait vécu à Fontenay, à un kilomètre à vol d’oiseau de l’appartement que je possède là-bas. Et d’avoir utilisé comme lui le même trajet via la station du Luxembourg, d’avoir regardé quelques photographies de sa maison, j’ai retrouvé cette ambiance qui existe encore dans cette petite couronne de Paris. Céline, d’ailleurs, était assez proche de Léautaud, cinq kilomètres plus à l’ouest dans son pavillon de Meudon, les deux à même distance du centre de Paris, tout au Nord.
Banlieue Sud, donc.
Banlieue Sud Est, fut également le premier roman de René Fallet en 1947, qui habitait à l’époque Villeneuve-Saint-Georges, dix kilomètres plus à l’Est de Léautaud. Trois ans plus tôt que la parution du livre de René Fallet, le Général Leclerc libérait Paris et donnait du même coup son nom aux avenues du coin, un trajet du Nord au sud qui coupe en deux cette région : à l’Ouest de Bourg la Reine et d’Antony, versant chic : Fontenay, Sceaux, le Plessis Robinson et la succession de collines vers Meudon ; à l’Est, les quartiers populaires et besogneux, Rungis, Thiais et la gare de triage de Villeneuve. Cette vision est nouvelle pour moi, sans doute qu’à force de circuler entre Fontenay, Bourg, Sceaux, Antony et Vélizy, j’ai agrandi ma connaissance d’un tissu urbain, dense, dédale de routes, de chausse trappes et d’énervements souvent… Je connaissais plus le Sud Est, car c’est la route qui mène à ma province. Nationale 19 : souvenir de l’avoir parcouru en stop à seize ou dix-sept ans, direction Paris bien sûr. J’étais rentré un ou deux jours plus tard avec un routier qui m’avait payé un repas du côté de Colombey, je devais être affamé et un peu paumé sans doute. Mes parents n’étaient pas au courant : j’avais fait mon Rimbaud et c’était sans doute ma première histoire de VRP : vagabond, routes possibles.
(31/07/2009)


J’ai passé le cap des 200 000 connexions et je ne m’en suis pas aperçu. Ça a du se passer dans la journée du mercredi 17 juin, je devais être dans le fin fond de la Haute-Marne en visite chez mon Julien Gracq à moi, Jean Robinet (voir Note d’écriture du 26 juin 2009) en compagnie de Gil Melison, également auteur et internaute malicieuse. Cette visite d’ailleurs est emblématique : au moment où mon site virtuel sautait un chiffre, j’étais plongé en bonne compagnie dans le vrai monde, une paire d’heures d’émotion et d’écoute, quelque chose qu’aucun site, qu’aucun mot ne saurait exactement retracer. 200 000 connexions en neuf ans d’existence de Feuilles de route, pas de quoi pavoiser : c’est très peu par rapport à d’autres sites du même genre, une goutte d’eau dans l’océan du Web. Mais ma perception a changé, comme celle de beaucoup de pionniers d’alors : le 19/09/2001, en Notes d’écriture, je m’étonnais des 2400 connexions dans un espace encore bien en friche où blogues et fesses-boucs n’existaient même pas dans la tête des informaticiens de l’époque, lesquels futurs créateurs devaient sans doute être encore occupés à se poursuivre en rigolant dans les cours de récré du primaire. Et le 23/6/2004, j’annonçais 50 000 connexions, presque cinq ans jour pour jour avant les 200 000 actuelles qui ne m’étonnent même plus. J’avouais pourtant à cette époque regarder ce compteur abstrait quotidiennement. Le 04/10/2006, c’était 120 000 visites que je signalais pour six ans d’existence de Feuilles de route mais déjà l’habitude internautique reléguait cet anniversaire au même rang que celui des supermarchés parfaitement organisés. En ce moment, la fréquentation de mes pages ne cesse de baisser depuis deux ans, phénomène qui m’interpelle. Sans doute que l’offre pléthorique d’Internet et les sollicitations diverses et nouvelles du web y sont pour quelques choses. La multiplication des blogues, les accroches pertinentes, les graphismes alléchants proposent d’autres nouveautés que l’éternel et inchangé Feuilles de route. Les communautés fesses-boucs et autres touiteurs accaparent les internautes plus sûrement que la navigation web à vue. Bref, Internet change, se structure, comme un monde nouveau qui crée ses règles, rien de plus logique et normal. Et c’est pourquoi Feuilles de route ne change pas d’un iota. J’ai toujours affirmé ma curiosité pour le phénomène d’accumulation et d’usure du temps que représente Internet. Et c’est bien pour pouvoir questionner ces paramètres qu’il faut que Feuilles de route puisse résister aux changements, se figer dans le monde initial des pionniers du Net et prendre un peu de hauteur vis-à-vis de ce que l’on juge très vite obsolète et démodé. Que l’on qualifie Feuilles de route de ringard, rien ne me fait plus plaisir : c’est exactement là où je voulais en venir, un truc intemporel, au-delà des modes, mais capable d’être un repère de ce qui fut, un bidon oublié et insignifiant sur la mer du Web. La baisse de fréquentation régulière de mon site illustre parfaitement où se déplace l’intérêt global des internautes : le vieux bidon qui flotte sur l’eau, ça on connaît, on rechigne donc à le ramasser. Dans ce point de vue, Internet est devenu alors un monde aussi mercantile et consumériste que les autres échanges planétaires, ce qui n’était pas son esprit au départ ou plutôt ce qui n’était pas dans les rêves de ce qui s’y sont glissés à l’origine. Il n’y a rien à regretter cependant, cette évolution était courue d’avance. Non, simplement cet article est aussi là pour dire à tous les tenants du tout Internet comme unique solution de tous nos maux (tous nos mots), aux aficionados persuadés de participer à un monde nouveau et plus égalitaire, qu’ils se trompent : Internet, c’est encore se regarder dans la glace et c’est le visage du vieux monde qu’on y voit, il faudra faire avec.
(19/07/2009)



L’Iran bien sûr, on en parle. Ça revient sous les feux de l’actualité comme on dit et bien entendu pas de la meilleure façon qui soit. Ce qui fait que dans quelques jours, semaines, mois, le pays retombera dans l’oubli au profit de préoccupations franco-françaises (et ma retraite hein ? et mon pouvoir d’achat ? et la grippe porcine ?). On gardera ainsi le souvenir d’un vague pays qu’on sait à peine situer, entrevu quelques secondes à la télévision, placé dans le carcan étroit du fanatisme. Renforcement de nos idées reçues. J’ai eu la chance de visiter l’Iran, il y a deux mois et j’ai bien senti la persistance de nos idées toutes faites : à revoir dans cette même rubrique, l’article du 17/05/2009 et même date en webcam, plus carnet de voyage. Bien sûr il y a eu ce choc culturel relaté à chaud juste après le voyage et l’étrange impression d’une population gaie et avide de vivre avec un peu plus de liberté. Paradoxalement, c’est la révolution de Khomeiny qui a enclenché ce mouvement : le régime a misé sur l’éducation, la population jeune qui n’a pas connu la révolution est maintenant instruite et les femmes sont, comme dans nos pays occidentaux, plus assidues et loin d’être à l’écart, qu’elles portent un simple voile ou la burqa. D’ailleurs, ce qui surprend, c’est ce contact facile entre hommes et femmes, bien loin des habitudes yéménites que j’avais découvertes l’année passée où, si le contact n’en était pas moins chaleureux, il n’était pas question à ce qu’une femme aborde directement un homme (et le contraire bien entendu aurait été également très mal perçu).
Les manifestations publiques, très durement réprimées, sont bien l’expression de cette soif d’ouverture que j’avais constatée. Peut-être plus encore que le résultat démocratique d’un scrutin dans un régime où le moindre trafiquant de drogue est puni de la peine de mort. Pour beaucoup, Moussavi n’incarne pas forcément l’ouverture mais le retour d’un homme de l’époque de la guerre Iran-Irak. Le sujet du nucléaire, la volonté d’une non-ingérence des états occidentaux, l’idée d’un peuple millénaire et fier, qui a versé le sang d’un demi-million de personnes il y a tout juste vingt ans, a construit un nationalisme que nous avons parfois du mal à saisir. C’est sur ces bases que le président a construit son discours. Le risque est bien entendu que l’homme de fer de l’Iran muscle encore plus son discours et perde toute mesure, si ce n’est pas déjà fait.
De la même manière, ne perdons nous pas toute mesure a introduire une loi visant à interdire le port de la burqa au moment où ce pays a besoin d’une reconnaissance ? On ne pouvait pas trouver pire moment pour redresser nos ergots et réaliser un amalgame stupide qui va encore renforcer nos idées reçues vis-à-vis de l’étrange étranger. Notre iron man français ne vaut guère mieux que celui de l’Iran quand il se drape dans la burqa du matador.
(26/06/2009)
 

Dans une ville voisine, trois magasins de pompes funèbres ont été cambriolées la même nuit. L’anecdote est curieuse : les montes en l’air utilisent-ils les méthodes du marketing sectoriel ? Par exemple, le lundi on ferait les stations services, le mardi les boulangeries, le mercredi les banques… etc. Bref, toute une organisation digne d’une stratégie d’écoles de commerce, le métier de la cambriole s’intellectualise…
D’une autre manière, concernant le commerce des morts, on peut se demander ce qui a pu les attirer : on paye rarement en liquide la pierre tombale ou la prestation de service «organisation complète des funérailles 24h/24 et 7j/7, étude personnalisée avec devis gratuit ». De ce fait, les officines sont rarement sécurisées, on force une fenêtre, un tiroir et on rafle la recette du jour, produit de quelques fleurs artificielles qu’une grand-mère a renouvelé pour un mari mort depuis des lustres, d’une plaque qu’un fils soucieux a changé, d’un angelot en faïence exposé dans la vitrine et qu’un passant a trouvé joli. Trois magasins de pompes funèbres forcées comme cela, à la queue-leu-leu. Ça me fait penser aux feuilletons télévisés Experts, NCIS et autres Bones qui fonctionnent également par série de trois épisodes la même soirée. La ressemblance ne s’arrête pas là puisque dans ces séries, la mort y est également présente, comme par ailleurs elle ne l’a jamais été précédemment, avec, dans chaque épisode, l’inévitable tribu d’enquêteurs et de médecins légistes capables de remonter jusqu’au meurtrier grâce au moindre cheveu calciné, au moindre bout de chair putréfié. Le corps a ainsi pris une nouvelle représentation, un étalement où la rigidité cadavérique répond à la froideur scientifique des enquêteurs. Spectacle fascinant des fictions de la nouvelle télévision et qui répond à la fascination de tous temps de la réalité de la mort. Jusqu’à présent la représentation des corps n’avait pas franchi celle qui correspond à la destruction des chairs post-mortem. Ici, elle est mise en show, montrée donc dans l’éloignement du « petit » écran, dont la dénomination doit toujours nous interpeller. Oui, même si on aime ce type de feuilleton (c’est mon cas, et c’est étrange, moi qui est toujours été très réticent à la chose télévisuelle), ne pas oublier que l’écran est « petit », c'est-à-dire perdu dans un environnement que vous maitrisez, le salon, le canapé, la lampe, dernier cadeau de votre belle-mère, « petit » c'est-à-dire synonyme de mesquin, momentané, elliptique, raccourci, un condensé qui est tout sauf de la réalité. Je précise cela car beaucoup d’adolescents, paraît-il, sont attirés par le métier de médecin légiste après avoir vu quelques épisodes bien sentis. Bien sentis n’est pas tout à fait exact car il manque justement la réalité, la vraie vie, l’impossible distance que vous ne pouvez avoir avec le mort repêché dans le canal en bas de chez vous : je connais quelques médecins qui ont constaté ce type de décès et ce n’est pas une partie de plaisir.
La représentation du corps, donc, pour en revenir à cela, a changé au cours des siècles. Les beautés antiques, grecques et latines, subtilement alanguies se sont renouvelées à la Renaissance, effaçant les siècles d’austérité moyenâgeuses, avant que cette raideur ne reprennent le dessus sous le poids de la religion. Il faut attendre la fin du XIX° et surtout le XX° pour constater que le corps n’a jamais été si malmené depuis dans la variété de ses portraits, de l’opulence de Rodin à l’éclatement à la Francis Bacon, de l’Origine du monde de Courbet via le cubisme de Picasso jusqu’à la pornographie anonyme devenue monde caché, interlope, mais bien réel. Aujourd’hui, le corps a exploré toute sa nudité. Il restait à franchir la barrière de la mort, c'est-à-dire dans la représentation des corps, le principe qui consiste à faire fi de la décomposition, donc de l’immortalité en héritage égyptien qui consiste à garder le plus longtemps possible l’image de celui qui fut, qu’on a connu. L’impact n’est pas neutre : on peut très bien imaginer dans la suite de ce franchissement important, une nouvelle manière qui consisterait à exposer sous verre les corps de nos proches, à les regarder se flétrir dans des cimetières ou ailleurs. Personnellement, ça me fait froid dans le dos, je ne me sens pas près. Au final, je préfèrerais être dispersé par les vautours sur une tour du silence comme le faisaient les zoroastriens jusque dans les années 1970.
Mais je m’éloigne du sujet initial : alors pourquoi a-t-on cambriolé trois magasins de pompes funèbres ?
(17/06/2009)
 

On vote paraît-il le week-end prochain et toujours rien dans ma boîte aux lettres. On nous rabâche pourtant des programmes et des slogans pour les européennes mais l’information générale est médiocre et ne parvient pas à se décliner jusqu’au niveau des villes. Et c’est en cela que la démocratie montre ses limites. Pour voter, il ne suffit pas d’un affichage global, on a besoin de noms, de visages, d’une proximité avec ce que l’on pense, loin de la réduction politique. Quand on ne parvient plus obtenir ces simples éléments pour choisir, alors peut-être pouvons nous croire qu’on est entré dans autre chose qu’une démocratie, une sorte de totalitarisme organisationnel, procédurier. J’imagine que forcément nous aurons à temps les classiques bulletins de vote, des listes locales parvenues la veille qu’on aura à peine pris le temps de lire. On votera donc pour des appareils politiques comme on dit, toute une tringlerie proposée, béquilles socialistes, déambulateurs conservateurs, le monde politique vieillissant vécu comme un handicap, à l’inverse de ce qu’on voudrait nous montrer. Quand je suis allé en Iran, la campagne des présidentielles battait déjà son plein. Ahmadinejad recevait le soutien des partis et bouclait à l’avance l’information à son profit. Nous ne sommes pas plus glorieux, ni moins calculateurs. Arque boutés dans nos certitudes d’être une grande nation propre à donner des leçons, nous ne nous rendons pas compte de ce même éloignement. Et si c’était simplement une usure naturelle de la démocratie ? Il m’est étrange de constater combien l’information qui m’arrive est différente de celle que j’attends. L’Europe m’a toujours paru une vraie chance, simplement parce qu’elle nous permet d’élargir notre horizon. L’idée que Paris ne serait qu’une petite ville provinciale d’un état fédéral me serait éminemment sympathique, de même, l’idée qu’on me laisserait choisir la primeur d’une nationalité européenne et qu’on dépasse cette absurde notion de frontière. Il y a huit ans (déjà), la parution de La Réserve, au-delà de son côté satyrique, n’était déjà que la manifestation de cette aspiration. Depuis j’ai voyagé et cet universalisme s’est encore accru. Discuter, déchiffrer encore et toujours les rouages des pensées, même les plus difficiles. Et c’est ainsi revenir en Iran : oui, le pays semble soudé autours de l’idée d’un nucléaire, oui, certains nient l’holocauste. Je pense à cette famille d’Ispahan, rencontrée dans un parc et avec qui nous avions sympathisé. Pour qui vont-ils voter, eux qui possèdent un centre d’enrichissement d’uranium aux portes de leur ville ? Il ne s’agit pas d’acquiescer mais de comprendre et pour cela il faut dialoguer et ne pas rester dans notre enfermement de français moyens. En attendant, j’irai voter dimanche, l'Europe est déjà tellement petite à l'échelle du monde.
(05/06/2009)
 

Étrangeté comme chaque année à franchir les portes de la fac de lettres à Dijon. Un étudiant égaré me salue au cas où je serai un de ses examinateurs en cette période de partiels. Un prof à cheveux gris en miroir de moi fait de même au cas où je serai un collègue. Mais que ce soit ici ou ailleurs, on a pas l’habitude de voir des potaches d’âge avancé hormis l’Université du temps libre, la mal nommée parce que le temps est toujours libre, c’est un pléonasme et qu’il vous renvoie à une sorte d’espace sans contrainte, un idéal de retraité. La voie que j’ai choisie n’est pas sans obligations, j’ai pris l’option dés le départ de me coller les mains dans le cambouis des Lettres modernes (si, si : les lettres et l’imprimerie ça salit les doigts même si ça blanchit l’âme) comme si je venais d’avoir mon bac. Ce n’est pas du jeunisme, je connais l’âge de mes artères, c’était au départ un mélange de curiosité, comment on apprend la littérature en France. Au fil des ans, ça s’est élargi par de nouveaux étonnements : comment on forme des futurs profs, comment s’organise la recherche et le monde universitaire. Cette année, j’ai revu avec plaisir Olivier, jeune prof de français en Suisse justement, qui continue jusqu’au Master pour espérer un meilleur emploi. Pareillement surpris tous les deux de se connaître depuis cinq ans déjà, tout ce chemin parcouru ensemble avec quelques autres donc nous avons fini par perdre la trace : Fanny, que deviens-tu ? Surpris aussi de tout ce que nous avons ingurgité sans le savoir, du latin à l’anglais, de la linguistique à l’ancien français, quelques belles découvertes. Je n’ai nullement besoin de diplôme comme Olivier. Pas envie de changer d’emploi aussi pour l’instant. Mes études sont ainsi sans contraintes, hormis cette évaluation annuelle mais qui me semble aller de soi : on a toujours besoin d’un regard extérieur, institution, entreprise, pour faire le point. Cette année, il me semble que ça a marché moins bien que les années précédentes mais il faut relativiser : ce n’est qu’une question d’orgueil, un niveau de mention espéré, récompense et nonos au bon chien que mon éducation m’aura inculqué jusqu’à la moelle. Bref, je vais sans doute poursuivre après ce Master, comme ça, gratuitement, histoire de mettre un peu plus le bras dans l’engrenage d’une recherche académique qui a fini par me happer tout entier. Étudiant tardif dans la longueur d’un temps qui ne compte plus, donc. C’est l’inverse de mon fils qui a inauguré sa panoplie toute neuve cette année (et en plus à l’Université de Dijon…) et qui annonce déjà son empressement à travailler rapidement. A le voir, j’ai vraiment l’impression qu’il cherche à reproduire le parcours similaire que j’avais eu à son âge. Je me souviens exactement des sensations que j’avais éprouvées dans cette émancipation familiale : un oiseau sorti du nid. Peut-être est-ce plus logique de travailler tôt et de continuer à apprendre toute sa vie plutôt que l’inverse, c’est-à-dire quitter le système universitaire une fois pour toute et passer le restant de ses jours à jouir d’un métier acquis en tendant de dos. Logique est ici abusif, car cette manière de penser est totalement remise en cause par la crise actuelle : fin du travail ? Pas sûr, on y reviendra en plein d’ici quelques années et d’ailleurs ça touche de près à mes préoccupations de recherche. Quoi qu’il en soit, en parlant d’oiseau sorti du nid, c’était à moi d’occuper le nid estudiantin du fils, inoccupé momentanément pour cause de stage. J’ai ainsi dérogé à la règle des chambres d’hôtels photographiées chaque année à cette occasion (Webcam des 30/05/2008, 05/06/2007, 15/03/2006). Je n’ai pas résisté à la tentation de fixer aussi quelques images. Ce qui me surprend le plus, c’est l’impression d’évoluer dans son univers que je ne connais pas, objets, tasses, collection de thés. Sa façon aussi d’organiser l’espace et rien avoir avec la chambre qu’il occupe dans notre maison, le désordre d’un lieu qui lui appartient en commun avec nous. Idem pour ma fille depuis plus longtemps, dans une autre ville à trois cents kilomètres de son frère. Et comment on lui rend également visite dans cette même impression de pénétrer dans un univers sur la pointe des pieds, mélange de curiosité et d’étonnement : comment on a fait pour qu’ils soient devenus autonomes. Habitants d’une ville non-universitaire, leur liberté soudaine nous est tombée dessus sans qu’on ait le temps vraiment de s’y préparer, le bac et puis de suite songer à la rentrée, loin d’ici. Nous, restant seuls, à nouveau jeunes mariés sans enfant et eux, précipités dans la vie, oiseaux sortis du nid. Après les quelques jours passés à Dijon, je suis allé rendre visite à mes parents sur le chemin du retour. Mêmes impressions : quelques objets que je ne connais pas au milieu des meubles familiers, un cadre nouveau accroché au mur, la cafetière changée, quelques aménagements différents. Mais ici, c’est moi le fils.
(29/05/2009)
 

De retour d’un pays étranger, j’ai souvent du mal à reprendre mes vieilles habitudes. Que l’absence, loin du sol familier, soit longue ou courte, qu’elle dure une ou plusieurs semaines n’a pas d’importance. Cela doit tenir à se relâchement soudain de l’attention, de l’étonnement pour autrui qu’on ne connaît pas et qui nous a accaparé. L’Iran tout récent n’a pas échappé à la règle : tout est à comprendre, l’effort est grand : histoire, philosophie, religion, architecture, vie quotidienne, langue, rien de ne se donne facilement. Et pourtant, il suffit simplement de mettre en action les cinq sens : ce qui est à voir, les mots inconnus, les parfums rencontrés, les frôlements, le goût des choses. On ne se rend pas compte de la concentration que cela provoque. Revenir, c’est laisser retomber cette tension. Tout ce qui a occupé chaque seconde le voyageur s’annule dès l’instant de l’atterrissage en terrain connu. Visages ordinaires, paysages communs, nourriture usuelle, tout revient en masse, mécaniquement, sans distraction ; sans la saveur de la nouveauté.
Le retour vers la langue natale, surtout, est un supplice (et c’est pourquoi l’échappatoire annuelle en Sicile est appréciée) : c’est deviner exactement ce qui sera dit d’après l’expression des visages, c’est nommer chaque objet depuis le plus banal au plus élaboré, c’est sentir cette vague énorme qui vous submerge : mots, phrases, tournures, tout ce qu’on retrouve sans le moindre espace de liberté : un étouffement.
Suffocation en effet : rien n’a changé en mon absence, pas la moindre petite originalité. Bestiaire domestique vit sa vie de nouveau livre au calme plat, le travail retrouvé s’est enchaîné dans la suite des jours, dehors on manifeste mollement. On parle d’Europe parce qu’on est obligé mais on revient vite aux préoccupations françaises, puis régionales, de quartier ou villageoises et enfin, individuelles. Et tout cela arrive par ma langue natale, des non-nouvelles, des jours de non-anniversaires comme dans Alice au pays des merveilles mais sans le charme de l’enchantement. J’aimerais être étranger en mon propre pays et pouvoir annuler ma langue natale - d’un coup de baguette magique puisqu’on parle de conte - et redécouvrir chaque lieu, objet, visage avec des mots inconnus.
(22/05/2009)
 

Le tourisme, dans sa définition du Petit Larousse, c’est voyager pour son agrément. On pourrait penser que cette activité est une invention relativement nouvelle : c’est Flaubert voyageant en Égypte avec Maxime du Camp, Rimbaud à Londres ou à Bruxelles avec Verlaine. Cette manière de parcourir le monde s’oppose aux nécessités que nos manuels d’histoires ont identifiées : invasions barbares, migrations de populations, voyages d’intérêt marchand (Le même Rimbaud au Harar…) ou grandes explorations destinées à accroître la connaissance du monde. Dans ce domaine, on pense avoir tout découvert, aussi le tourisme a-t-il pris un aspect plus péjoratif, individualiste, inutile. Partir s’allonger sur les plages d’une île paradisiaque est devenu synonyme d’une muflerie de riches, en plus, on brûle impunément nos dernières gouttes de pétrole dans des charters en se foutant du monde de demain, disent les intégristes écologistes. Il y a du vrai, même si c’est exagéré. Je plaide coupable : deux vols internationaux et trois vols intérieur pour parcourir l’Iran. Je plaide coupable : pas d’intérêt particulier à aller dans ce pays, juste voir. Mais il y a d’autres accusations plus stupides que l’on m’a faites : aller là-bas, c’est cautionner le terrorisme. Moi jamais j’irai là-bas, m’a dit un quidam, habitué par ailleurs d’être rat de plages dominicaines ou d’autres exotismes faciles. N’empêche qu’aller se rendre compte par soi-même, pure curiosité donc, c’est s’ouvrir l’esprit et se réaliser les clichés abusifs d’un Occident bien zélé (une invention bien pratique que ce concept d’Occident, d’ailleurs). On a le choix, c’est sûr : rester le nez dans le sable, convaincu de la nécessité de sa supériorité ou écarquiller ses yeux et tenter de comprendre. Mais une des réticences à aller dans ce pays réside dans l’obligation pour les femmes de se voiler en public, c’est à dire dès que l’on sort de la chambre d’hôtel. On oublie vite que nos mères ont porté des foulards à chaque fois qu’elles sortaient faire leurs courses jusque dans les années soixante. La seule restriction pour les hommes est le port du short ou du bermuda. Inégalité entre les sexes et donc le voile, toutes les crispations que l’on a vécues, les lois sur les signes ostentatoires de religion, tout ce qui finalement n’a jamais produit que l’effet inverse en France, renforcer les communautarismes. Voyager c’est tout le contraire, aller vers l’autre mais y aller avec un profond respect et non pas dans l’attitude colonialiste. Voilà ainsi un pays qui a décidé d’une loi islamique qui impose le port du voile. Soit. C’était après 1979 et nombre de femmes qui avaient participé activement à la révolution ont paradoxalement vécu l’ensemble de ces préceptes restrictifs aux libertés comme de bonnes choses. Justement la liberté. Il suffit de se promener dans n’importe quelle rue, n’importe quel coin pour se rendre compte que celle-ci n’est nullement affectée par le port du voile. La mode iranienne est suffisamment inventive, les voiles glissent de plus en plus vers la nuque, même vu une jeune fille avec un percing au menton. Mais on sent, comment dire une certaine unité, un certain charme : jean en bas, tunique au-dessus et voile uni ou alors tenue noire plus traditionnelle. Les visages sont découverts et rieurs. Mais il y a de quoi ! Découvrir les touristes affublées est assez risible : les conseils donnés avant de partir sont du type, cacher vos formes, vos bras, rien sur les couleurs ou le tissu, la manière de porter le voile. Bref, vous vous retrouvez à la sortie de l’avion avec des touristes à fichus multicolores, à blouse de peintre, déguisement carnavalesque. De même, il est formellement interdit d’apporter des jeux de cartes, c’était marqué en gras sur mon guide mais là-bas, le vendredi dans les parcs tout le monde joue aux cartes. Bref, il serait temps que les agences de tourisme revoient leurs clichés, reflets des mêmes réticences que nous avons à imaginer un futur radieux pour ces pays. Mais l’avenir, quel qu’il soit, leur appartient : la moitié des habitants avait moins de dix ans lors de la révolution iranienne, donc moins de trente ans aujourd’hui. En France, on frôle les 30% de plus de soixante ans. Ce sont eux qui voyagent le plus et on atteint ainsi l’inverse des nomades du temps jadis qui voyagaient tôt puis partaient se reposer dans leur région natale : Flaubert auprès de Madame Bovary et Du Camp à l’académie française.
(17/05/2009)
 

On a rendu récemment hommage à François Dagognet, lors d’un colloque qui s’est réuni à Langres, sa ville natale et en sa présence. Ce docteur en médecine est surtout connu pour être un philosophe éclectique, auteur de nombreux ouvrages approfondissant des sujets aussi divers que l’épistémologie ou l’art contemporain, ainsi que du très utile 100 mots pour commencer à philosopher. Ce livre est relaté en Notes de lecture du 16/07/2003 et le philosophe est également présenté en Étonnements et en Notes d’écriture. Cette mise à jour spéciale qui date déjà de cinq ans était destinée à réparer un oubli dans l’anthologie 52 écrivains de Haute-Marne, parue quelques mois plus tôt et que j’avais codirigée. En effet, si Diderot y tient une place de choix, l’œuvre et l’importance de François Dagognet le positionne en digne successeur du philosophe des Lumières.
Cette manifestation avait lieu au même moment que celle destinée à honorer Jean Robinet avec la présence de René de Obaldia et que j’évoquais la semaine précédente. Loin de moi l’idée d’un cocorico chauvin pour ma « terre natale » comme la nommait Marcel Arland, simplement, ces témoignages culturels me rassurent. Nous savons combien nos départements se dépeuplent. Nous ne pesons pas lourd devant l’attraction de capitales régionales mais aussi d’un Paris bien proche qui va accroître encore sa centralisation (cf l’ambitieux Plan Schéma Directeur d’équipement de la région Île de France, voté l’année passée, jusqu’à l’horizon… 2030 !). La culture fait souvent en premier les frais de ce vieillissement de la population si on n’y prend pas garde. Rester vigilant donc, simplement par respect et intérêt pour les habitants que l’on côtoie tous les jours. C’est aussi pour cette raison que je suis fier d’avoir accepté un travail journalistique, ponctuel mais un vrai, destiné au premier numéro d’un journal culturel régional. Même si cette initiative demeure exclusivement institutionnelle, elle a le mérite d’exister. Voilà, je rendrai compte pour ce premier numéro d’un panorama de l’édition contemporaine en France, c’est la tâche qui m’est confiée, ainsi que celle d’interviewer un éditeur régional avec qui j’ai déjà pris contact. Marchés de niche, retour sur investissement, chiffres et partenariats, cette première approche barbare me ravit tant il est vrai que le petit monde de l’édition passe d’abord par sa compréhension économique avant de s’ancrer dans la philosophie humaniste de François Dagognet ou le lyrisme bucolique de Jean Robinet.
(17/04/2009)
 

Vialatte, je ne connaissais pas. C’est mon éditrice qui m’en parle en premier. Elle dit, à propos de Bestiaire domestique : ça peut intéresser des inconditionnels de Vialatte. Vous voyez ? Je fais oui de la tête pour ne pas avoir l’air plus bête que les animaux de mon livre. Et comme je l’avais fait lorsque l’animatrice de France Culture m’avait comparé à Carlo Emilio Gadda : on est fier, on range ça dans un coin de sa tête et on va vérifier plus tard. Alexandre Vialatte, donc : sur Internet j’apprends sa vie et surtout qu’il a publié aussi un bestiaire composé de « soixante portraits d’insectes, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères (dont l’homme, la femme, l’Italien, le Turc et l’Auvergnat) ». Je fonce à la bibliothèque municipale, pas de bestiaire mais il y a tout un rayon de ses chroniques. Je feuillette, je vois de suite la proximité, le cousinage provincial : sa manière de diluer le discours, une chose en amenant une autre et la citation en fin de chaque chronique devenue proverbiale, comme un sceau final, une marque de fabrique : et c’est ainsi qu’Allah est grand... Décalage humoristique que j’aimerais posséder, bref, belle découverte que ces écrits plus profonds qu’il n’y paraît au premier abord, l’air de ne pas y toucher dans une faconde matoise. Il y a du René Fallet là dedans, en même compagnonnage auvergnat.
Dans la vie d’Alexandre Vialatte, deux périodes m’importent, hormis la qualité émérite d’être traducteur et spécialiste de Kafka. La première dure à peu près vingt ans, jusqu’à sa mort prématurée (ou tout du moins à peine au seuil de la vieillesse) : il devient chroniqueur pour le journal La Montagne. J’y retrouve un parallèle avec l’écrivain Jean Robinet, qui tient une pareille rubrique dans le journal régional de L’Est Républicain sauf que ce dernier, s’il a commencé à peu près au même moment que Vialatte, continue encore dans son grand âge. Soixante ans donc, de ces articles toujours peaufinés, d’une manière peut-être moins originale que celle de Vialatte mais tout aussi attendue de ses lecteurs : on lui rend d’ailleurs hommage en ce moment à travers une exposition à Nogent qu’a inaugurée il y a à peine une semaine René de Obaldia, son compagnon de captivité en Silésie. Et c’est là un autre point commun qui réunit Vialatte, Robinet et De Obaldia : tous trois furent faits prisonniers en 1939 ou 1940 dans cette drôle de guerre. René De Obaldia et Jean Robinet s’en sont sortis grâce à un cercle littéraire clandestin qu’avait fondé Robinet dans son stalag : début de sa légende puisque notre écrivain-paysan fait passer sous le manteau de Pologne en France son premier livre Compagnons de labour  rédigé sur du papier d’emballage. Mais revenons à Alexandre Vialatte car il n’a pas eu la chance d’avoir un tel exutoire littéraire pour échapper à sa condition de prisonnier : il est interné à l’hôpital psychiatrique Saint Ylie de Dole, histoire de se remettre. C’était en 1941 et c’est la deuxième période qui m’intéresse, heureusement brève. Cet épisode me touche particulièrement puisque j’ai animé un atelier d’écriture il y a trois ans (déjà) dans cet hôpital de Sainte Ylie. Huit mois passé, une fois tous les quinze jours dans ces lieux, 440 km aller et retour et au milieu cette succession de bâtiments et de bien nommés « patients » indissociables de ces architectures du XIX° siècle. Un des soignants m’avait expliqué à l’époque que dans ce genre d’endroit, certains, parmi les plus âgés, s’y trouvaient depuis la 2° guerre mondiale. Peut-être se souviennent-ils du passage de Vialatte ? Décidément ce lieu n’est pas commun. Il avait auparavant servi de cadre au film Le juge et l’assassin puisque l’assassin en question fut également un ancien pensionnaire de Sainte Ylie, Joseph Vacher, je crois.
Pour autant, pour moi, après trois ans, il me reste une impression, non pas de sauvagerie, mais de grande douceur. Oui, le mot n’est pas exagéré. Combien passaient vite les 220 km pour y aller, combien les échanges étaient partagés, leur soif de connaissance, tout ce qu’ils m’ont apporté, combien l’équipe d’ergothérapeutes était attentive et passionnée. Les lieux aussi restent précis dans ma mémoire : vieux bâtiments à noms d’arbres, la pierre rauque des façades, la chaleur de notre grenier avec un vieux piano dans un coin dont nous n’avons jamais ouvert le couvercle. Il y avait les participants et moi groupés autour des tables, attentifs : un havre de paix dans la course du monde. Qui a raison ? Qui est doué de raison ? Questions qu’on se pose forcément ici, dans la maison des fous, tant je n’ai jamais compris ce que faisaient coincés là des semblables à moi, capables des mêmes émotions, d’imagination, de logique, d’une tendresse et d’intelligence supérieure à la moyenne bien souvent. J’étais à cette époque en convalescence, du moins il me semble que les torpeurs, langueurs que j’avais vécus un an auparavant s’estompaient, une reconstruction qu’on dit mais va savoir ce qui s’était démoli en moi. Je suis ainsi venu aussi en thérapie dans ce lieu qui m’a sans doute fait autant de bien à moi qu’à eux et ce n’était pas prévu au départ, je ne le réalise que maintenant. Des souvenirs donc, des visages, des attitudes, des fragments : Anthony embourbé avec son fauteuil roulant dans le goudron tout frais et juste répandu des allées en travaux ; Emmanuelle, une énergie tendue, toujours enthousiaste pour écrire, s’exprimer, lire ; Raphaël, toujours précis et si doux lorsqu’il prenait la parole ; Marcelle, cent ans à l’époque (aux dernières nouvelles toujours là) coincée au milieu de gens à l’esprit plus vieux ou plus dérangés qu’elle ; Alain, manières de vieux routard échoué dans ce port ; Marie-Thérèse, pauvre vie mais toujours partante ; Pascale aussi, à l’origine de cet atelier, attentive et passionnée de tout ce petit groupe : une écoute comme peu de soignants peuvent avoir.
A distance alors et si parfois certains vont encore sur mes pages, merci à vous car c’est ainsi qu’Allah est grand.
(10/04/2009)

 

L’anecdote date d’un mercredi, il y a dix jours. Je revenais par le train vers ma ville. C’était une de ces journées où on a l’impression d’avoir couru tout le temps, du matin au soir. Cette journée doctorale sur la psychologie de la relation pour mon boulot, réflexions et la fatigue que cela provoque d’être attentif, de simplement écouter. Et ce rendez-vous qui avait suivi chez l’éditeur. Vite, sortir, prendre le Métro, un peu de retard. Arrivé là-bas, le grand plaisir que j’ai d’apprendre qu’on avait lu ma note de lecture (du 06/02/2009) sur Nancy Cunard, Pauvert et Fayard, j’avais oublié le rapprochement… Puis j’attends un peu et me voilà dans le bureau, éditrice, attachée de presse, on fait le point. J’aime leurs façons d’aller à l’essentiel, chercher des pistes, en trouver. On parle de Bestiaire domestique évidement et dans ce bureau très clair et vitré au troisième étage, les pigeons, comme dans mon livre s’y sentent aussi effrontés, ils rasent les vitres, l’un va même jusqu’à taper au carreau. Elle dit que certains rentrent dans le bureau, la frayeur, on ne peut pas laisser les fenêtres ouvertes. Je dis en riant que je peux écrire une suite, si elle désire. On parle, on note, le temps passe vite. Je regarde ma montre, le train pour le retour est dans une demi-heure, après il n’y en a plus, juste le temps. La course encore puis le train. Ouf. S’asseoir, souffler. A peine : je prends une feuille et je note tout ce qui s’est dit chez l’éditeur, ce qu’il faudra faire dans les prochaines semaines, toute une organisation. On souffle encore. Le poids de la journée passée, avoir été attentif, l’écoute. Psychologie, tu parles.
Ils sont cinq. Ils arrivent dans le compartiment, cherchent leurs places. Cinq gaillards, quarante à cinquante ans qui parlent fort. Quatre se tassent en face les uns des autres, l’un d’entre eux, en vis-à-vis de moi. Ma première réaction, c’est de penser que ça ne va pas être facile de bosser sur l’ordinateur. Toujours ma manie de ne perdre aucune minute, alors j’allume le portable, combien de chapitre de mes bouquins se sont écrits dans un compartiment. Mais là on sait que ce sera peine perdue, j’ai du mal à me concentrer avec leurs conversations et la fatigue de la journée aidant… J’éteins tout et je prends le livre commencé le matin même en sens inverse (Chroniques caissières d’Eugénie Boillet, très bien, penser à en faire une note de lecture). Ils parlent de machines, de tracteurs, de moissonneuses. Je comprends que ce sont des agriculteurs de la Marne, de ces étendues plates et longues, monotones dont les seules cathédrales sont les silos de betteraves (et depuis peu les éoliennes). Ça me fait penser à un été en 1979, à l’armée, du côté de Mourmelon, il fallait garder en plein champ des stations de pompage de kérosène. Il y avait personne à des kilomètres à la ronde, les gars passaient leur temps à se balader à poil au soleil avant qu’on vienne les chercher, j’étais de ceux là (il faudra aussi que je pense à raconter tout ça). C’est un d’eux qui m’y fait penser, un grand type qui me rappelle un collègue, même voix, même faconde. Il joue l’épate, raconte que juin est le meilleur mois pour lui. Rien à faire en attendant les récoltes et que ça pousse. Il dit qu’il passe son temps à faire des barbecues avec la belle sœur, toute la famille quoi. Il a une piscine aussi. L’un dit : et t’as résolu ton problème avec la piscine ? On apprend que son cheval a eu la mauvaise idée d’enjamber la margelle, qu’il a marché avec ses sabots dedans et le liner est foutu. Il ajoute : j’en ai trouvé un d’occase, 1800 euros quand même. Il n’a pas voulu faire marcher l’assurance. Il aurait pu mais bon. De toute façon, il ne lui arrive que des conneries avec cette piscine, le chat retrouvé noyé il y a peu : il avait dû marcher sur la bâche et elle s’était enfoncée sous lui, il n’avait pas su remonter. Le train s’est arrêté. L’un d’eux dit : c’est beau, avec les trains de maintenant on n’entend plus le bruit des rails et de mimer : takatakata takatakata. Les autres se fichent de lui : c’est un TGV tu sais ! N’empêche qu’on est arrêté en pleine campagne. Il fait nuit, il est vingt heure trente. Je mets mes mains contre la vitre mais on ne voit vraiment rien dehors. J’ai arrêté de lire, le livre est presque fini, j’attendrai qu’ils soient partis, je sais qu’ils descendent avant moi. Mais avec ce train qui ne redémarre pas, ça risque de durer… Ils parlent maintenant de vacances. L’un dit qu’ils vont partir avec la coopérative en Normandie voir une exploitation qui fait du chanvre. Ils reparlent mécaniques, chevaux vapeurs, investissements, rendement à l’hectare. Ils évoquent les représentants toujours pressés de faire essayer des nouvelles machines agricoles. Ils citent l’un d’entre eux qui a toujours son tracteur depuis trente ans. Et il marche comme une horloge. On repart enfin. Le TGV c’est souvent comme cela : 300 à l’heure et le reste du temps à perdre à l’arrêt celui qu’on avait gagné en allant vite. Châlons arrive. Ils se lèvent, massifs, enfilent des blousons, gênés aux entournures. Une demi-heure de retard. Certains ont appelés des proches, d’autres disent, j’ai encore trente minutes de trajet. On imagine leurs fermes au milieu des champs. Je les vois sur le quai, leurs petits sacs à dos tenu par des mains disproportionnées. Ils s’engouffrent dans le souterrain. Le train repart, je reprends le livre. La fatigue aussi me tombe dessus. Je ne ferai pas de vieux os le soir.
Et là, pourquoi se souvenir de cela, de ce mercredi si occupé, le voyage, la psychologie de la relation, ma cravate, leurs pullovers, les pigeons effrontés qui frappaient au carreau chez l’éditeur. Et par-dessus tout, l’image d’un cheval de labour, descendant tranquillement ses sept cents kilos au fond d’une piscine, crevant le liner avec ses sabots, heureux, la tête au soleil à côté d’un barbecue qui fume, comme une histoire à la Raymond Carver. Décidément, il y aura toujours une suite imprévue à ces bestiaires.
(03/04/2009)



Le Magazine littéraire d’avril, tout juste paru dans les kiosques tombe à pic dans l’actualité du Bestiaire domestique. En effet, ce mensuel consacre un dossier passionnant sur « l’esprit des bêtes » ou « quand les animaux font la littérature ». Le Bestiaire domestique y est présenté dans une bibliographie des « récentes histoires naturelles » au milieu d’une vingtaine d’ouvrages (voir en Bestiaire) mais là n’est pas le plus intéressant. Le dossier de ce Magazine littéraire, comme toujours très complet et exhaustif, ratisse large, explorant notre rapport actuel aux animaux. La relation des écrivains avec leurs compagnons est rehaussée de photographies : Léautaud au milieu de ses chats ou encore Sagan, Colette, Céline et pourquoi pas Houellebecq dans l’intimité de leurs relations à leurs compagnons domestique. De passionnants articles sur la zoologie contemporaine ou le « grand zoo social » du XIX° siècle (sans oublier les illustrateurs de l’époque, notamment Granville), tissent une structure cohérente qui part du Moyen âge en passant par Jean de la Fontaine. L’ethnologie n’est pas absente, notamment dans les passions totémiques dont le prolongement est peut-être dans de nombreux ouvrages de SF ou dans des jeux vidéo fantastiques. Les philosophes restent carnivores constate Elisabeth de Fontenay tandis qu’Alain Mabanckou nous gratifie d’un inédit « l’histoire du coq solitaire » qui aurait pu avoir sa place dans mon bestiaire. Je suis forcément sensible à ce dossier, et je retrouve décuplé, comme un écho au milieu du cirque de Gavarnie, les rapports fugitifs avec la gent animale que j’ai voulu décrire.
(27/03/2009)
 

La Réserve sort de sa réserve :  épisode 3 : Indigènes de la Haute-Marne.
« Un beau matin du XXI° siècle, on s’était réveillé européens d’abord, provinciaux de la France ensuite, indigènes de la Haute-Marne en dernier. »
 (La Réserve, Haute-Marne 2017)


Ainsi, nous voilà coincé dans notre Haute-Marne. Enfin coincé est un bien grand mot : l’absence de frontières aux départements nous fait « partir du Nord, de la tête, caresser cette colonne vertébrale d’asphalte et s’arrêter au fond du grand fessier de ce département », comme je l’écrivais en 2000 dans La Réserve. On glisse de Saint-Dizier à Langres avec facilité le long de notre affluent de Seine mais les véhicules de passage préfèrent les vallons doux entraperçus depuis l’autoroute et le soleil de Langres, sculpture brumeuse aperçue trop tard : la Haute-Marne est déjà derrière, d’ailleurs savent-ils où elle avait commencé ces automobilistes hollandais, ces camionneurs belges ou slovaques ? Existence éphémère, circulez, il n’y a rien à voir, sauf à garder le souvenir douloureux d’un procès pour infraction routière, car notre maréchaussée, qui s’ennuie, déploie son zèle au bord des routes. Sauf à regarder la météo, car les animateurs de la télé, qui s’ennuient aussi, savent se distraire en citant Langres dans les températures les plus basses. Il y aurait de quoi déprimer avec une telle image, si nos élus, institutions et autres énergies départementales ne déployaient pas tant d’efforts pour donner un semblant d’existence à notre contrée. Infatigables comme Simon, le jeune cadre de préfecture de mon livre, tous ces acteurs fourmillent d’idées. Il faut dire que le mécanisme administratif de nos projets départementaux que j’exposais alors, s’est renforcé au point que l’absence de fonds européens peut se révéler une catastrophe pour les mener à bien : l’exemple récent de la ville de Saint-Dizier vient de le montrer. D’ailleurs, dans les Conseils généraux et régionaux, il y a toujours un fonctionnaire de haut-niveau, exclusivement dédié à la recherche et la gestion de la manne européenne. De même, les Communautés de communes qui existaient si peu à l’époque se sont répandues et ces jeunes structures (en France, un millier d’entres elles ont moins de 5 ans d’existence) travaillent quasi exclusivement en mode-projet comme on dit maintenant. Mode des projets, donc, de la construction de la médiathèque à la piscine du coin, du tracé d’une piste cyclable au ramassage des déchets, tout se gère avec des spécialistes et l’agitation d’un Simon qui pouvait encore passer pour incongrue et exceptionnelle dans La Réserve est devenue monnaie courante, même en Haute-Marne. Surtout dans nos petits départements, devrais-je dire, car nos élus ont bien compris que l’attractivité de nos régions faiblement peuplées passe par la mise en valeur d’idées originales. Mais comme dans la ferme modèle de Simon, leur réalisation reste souvent en deçà des retombées que l’on espérait. Le petit Poucet malin n’existe que dans les contes et, au bilan des vrais comptes, on constate bien des désillusions : le pôle Diderot de Langres a capoté et l’ambitieux réseau Natura 2000 se déploie trop lentement dans sa complexité. On multiplie les réalisations en espérant que la dernière saura donner l’essor nécessaire au département. Voici le nouveau musée de Colombey : on espère 120 000 visiteurs par an, soit 500 en moyenne par jour, l’équivalent de 20 autobus les jours de pointe. Comptes d’apothicaires sans doute nécessaires mais un peu vain : que pouvons nous représenter avec nos 186 500 habitants au recensement de 2006, alors que la région parisienne s’accroît tous les deux ans du même nombre ? Pour autant, notre département bénéficie justement du charme de son abandon. Situé à quelques encablures de l’Ile de France, notre île déserte pourrait bien représenter dans le futur un havre de paix pour des citadins en mal de verdure. C’est donc bien le tourisme qu’il faut y développer, à l’instar de Simon et de sa ferme modèle de La Réserve.
Mais si j’ai pu avoir ce talent de visionnaire il y a quelques années, je n’avais pas prévu l’arrivée d’autres oiseaux de malheur attirés par notre archipel, les mêmes d’ailleurs qui autrefois allaient réaliser des essais nucléaires sur des atolls lointains et qui cherchent à se débarrasser maintenant des déchets de même nature sous notre sol, ni vu ni connu, à coups d’indemnisations temporaires. On ne pourra pas courir deux lièvres à la fois, jouer la carte d’un tourisme vert en surface et le polluer dans ses racines. Même à être persuadé qu’il n’y aurait aucun risque comme on tente de nous le faire croire, la seule idée d’un quelconque danger intrinsèque (et il existe dans la matière radioactive) suffit à torpiller tout projet de développement touristique. Bien sûr, j’évoque Bure mais aussi les nombreuses idées tout aussi malsaines qui ne manqueront pas de se manifester dans l’avenir. La population en déclin d’un département par conséquent peu riche pourra-t-elle s’y opposer ? Nous avons des choix à faire. C’est un vaste débat qui fera couler encore beaucoup d’encre… La Réserve a encore de l’avenir devant elle !
(21/03/2009)

 

La Réserve sort de sa réserve :  épisode 2 : Provinciaux de la France (paru dans le Journal de la Haute-Marne le 08/01/2009)
« Un beau matin du XXI° siècle, on s’était réveillé européens d’abord, provinciaux de la France ensuite, indigènes de la Haute-Marne en dernier. »
(La Réserve, Haute-Marne 2017)

Posez la question à vos voisins : quel est le rôle de notre président en Europe ? Il y a fort à parier que vous aurez autant de réponses différentes. Est-il Président de l’Europe, de l’Union européenne, du Conseil Européen ? Pendant combien de temps ? Les feux de l’actualité ont placé notre présidence française pour six mois au cœur des 27 autres pays de notre communauté. Six mois passent tellement vite et notre président redeviendra très prochainement un provincial de notre pays, toujours prompt à visiter aux quatre coins de notre pays, une usine d’avant-garde, un quartier difficile, inaugurer le musée dédié à un grand homme ou éteindre le feu d’une grève et de ses revendications. Cette suractivité s’apparente au journal télévisé de Jean-Pierre Pernaut dans l’énumération des petits coins où il fait bon vivre. Or, que la caméra balaye de son œil indifférent le bain de foule du Président au sortir d’une visite au salon de l’agriculture ou la sérénité de la dernière lavandière du Poitou-Charentes, le résultat est identique : nous n’avons qu’une idée fragmentaire de notre pays, multiple certes, mais soumise à autant d’interprétations. Ce manque d’unité renforce notre vertige, à commencer par notre appartenance à notre état cocardier. Je sens déjà vos petits ergots se dresser : comment, cet olibrius attaque encore la Marseillaise ? Que nenni : aucune leçon de civisme dans mon propos, simplement je suis comme vous, incapable de situer Vilnius sur une carte ou de connaître le nom de plus de cinq Sénateurs de la région. La multiplicité des points de vue nous embrouille plus qu’autre chose : L’Europe lointaine nous agace mais semble incontournable, la Haute-Marne garde notre quotidien et nos deux pieds sur un sol stable. Coincé entre cette vision lointaine et notre rassurante image de presbyte, il devient difficile de se représenter notre pays qu’aucun dessein ne vient magnifier. Alors oui, en ce sens, nous sommes bien provinciaux de la France, comme je l’écrivais en 2000 dans La Réserve.
Or, sans que nous nous en rendions compte, le paysage français à changé. Et au sens propre, dans une dimension géographique que mon imagination pourtant prolifique avait ignorée. Prenons l’exemple des éoliennes. Qui aurait imaginé à l’époque cette forêt de pylônes capable de concurrencer notre département pourtant boisé ? Provinciaux de la France nous le sommes aussi tant il est vrai que la ville s’étend et déborde largement sur les duchés d’anciens régime. Il n’est pas besoin de nommer la ville. Autrefois, je voyais quelques campagnards, casquette en arrière, venir « à la ville » pour quelques emplettes au supermarché du coin. Il en reste bien sûr mais les citadins qui les regardaient avec quelque condescendance ne sont plus là pour les remarquer : eux-mêmes vont « à la ville » qui s’appelle pour l’instant Troyes, Nancy ou Dijon, et deviennent à leur tour des ruraux. Or bientôt, dans ce mouvement ininterrompu, ce sera le tour de ces cités à l’exemple de Reims que le TGV réduit pour certains à une ville dortoir. Car s’il est bien une prévision que l’on peut faire pour l’horizon 2017, c’est l’étendue absurde mais inévitable de la Région Ile de France. D’ailleurs, un peu partout dans l’agglomération parisienne, des affiches fleurissent vantant que la présidence de cette région a adopté son Plan Schéma Directeur jusqu’à 2030 ! Ce qui veut dire concrètement une augmentation toujours plus grande de son activité, de sa centralisation. Si à l’époque de la parution de La Réserve, on trouvait encore des champs vers Marne-la-Vallée, les urbanistes prévoient que sa population aura doublé en trente ans et possédera deux fois plus d’habitants que la ville des sacres, située à 100 km et les rémois se retrouveront banlieusards sans avoir rien demandé. Voilà la France qui se dessine pour 2017 et que je n’avais pas abordé dans mon livre. Notre Président, après son rôle actuel en Europe, peut bien revenir s’occuper de ses provinces en monarque : jamais cette appellation ne leur a si bien convenu. Et il n’est pas besoin d’être un grand devin pour savoir qu’il y aura encore bien des sujets d’actualités comme le coût prohibitif des loyers en Ile de France ou le malaise des banlieues. Sauf que la banlieue frappera à la porte de nos champs. Nos dernières vaches seront-elles taguées ?
(13/03/2009)
 

J’ai été sollicité en fin d’année dernière pour écrire quelques articles pour le Journal de la Haute-Marne. J’ai ainsi rédigé trois articles, sous forme d’un feuilleton en trois épisodes, au sujet de mon premier livre paru en 2000 : La Réserve, Haute-Marne 2017. Il me semblait que c’était le moment de faire le point à mi-chemin de cette saga prémonitoire qui voit son aboutissement se dessiner à la date contenue dans son titre. Malheureusement, le journal n’aura passé en janvier dernier que le deuxième épisode de ce feuilleton intitulé La Réserve sort de sa réserve. Les lecteurs du canard de mon département n’ont pas dû y comprendre grand-chose… Voici la série complète, étalée sur les trois prochaines mises à jour de cette rubrique.

Épisode 1 : européens d’abord
« Un beau matin du XXI° siècle, on s’était réveillé européens d’abord, provinciaux de la France ensuite, indigènes de la Haute-Marne en dernier. »
 (La Réserve, Haute-Marne 2017)

Thierry Beinstingel a le plaisir de vous annoncer la naissance d’Adèle, Benoît, Bernard, Claire, Simon, Olivia, Vincent… Ce faire-part date d’avril 2000, il y a huit ans déjà et l’heureux événement avait eu lieu grâce à Dominique Guéniot, médecin chef à la maternité éditoriale de Langres. Huit ans donc que les principaux personnages de La Réserve se meuvent à l’abri d’un petit carré de feuilles, appelé livre, rehaussé d’une splendide couverture verte qui ne se ternit même pas avec le temps (merci Gérard !). Le récit annonce en sous-titre Haute-Marne 2017 et cette projection dans le futur a souvent été l’occasion des fanfaronnades d’un auteur tout neuf auprès de ses acquéreurs : rendez-vous en 2017, je vous rembourse si ce que j’ai prévu dans ce roman d’anticipation ne se produit pas ! Maintenant, à mi-chemin de la date fatidique, il serait peut-être temps que je vérifie la trajectoire de mes prévisions et que je sache si je dois briser le petit cochon de mes économies qui, à l’époque, s’emplissait encore en francs.
Plutôt que des cochons, c’était des bovins que la farce mettait en scène. Souvenez-vous : en ce tout début du tout nouveau millénaire, nous sortions à peine de la crise de la vache folle, Nous avions déjà éliminé à tours de bras de nombreux exemplaires du sympathique ruminant et j’avais imaginé que notre département rural serait le dernier en 2017 à posséder un troupeau : point de départ de l’intrigue. Car aventures, manigances et autres agissements relient les protagonistes de ce roman : Simon, jeune et brillant fonctionnaire, cherche un faire-valoir dans la création d’une ferme touristique où l’on viendrait nombreux admirer les derniers spécimens des bêtes à cornes chez deux sympathiques exploitants, le Bernard et l’Adèle, comme on dit chez nous. Tout se passe selon les rêves de Simon, tempérés par son père, Vincent, et par Claire, la fille de nos agriculteurs, jusqu’à ce que Bruxelles et l’Europe s’en mêle avec le concours de la belle et flamboyante Olivia. Voilà pour le résumé.
Ce que j’avais prévu donnait la part belle à une Europe pleinement constituée. Mon imagination l’avait dotée de 643 ministres, 2430 députés européens et d’un Conseil des conseils avec 107 membres permanents placés sous la coupe d’un Président de la confédération européenne pour un total de 36 états. Côté politique, je suis plutôt en passe de réussir mon pari : l’union européenne à ce jour compte 27 membres, on en a déjà rajouté 12 depuis la parution de La Réserve et il ne reste plus qu’un petit effort à fournir pour atteindre mon chiffre, ce qui ne semble pas a priori difficile : un peu de bonne volonté pour intégrer la Macédoine, la Croatie et le Monténégro, en cours d’adhésion, et pourquoi pas la Turquie (là, j’aborde un sujet sensible…). Ce serait bien le diable si cinq pays nouveaux ne se manifestaient pas avant 2017 dans la cinquantaine qui prennent plus ou moins leurs aises sur le sol de notre continent.
Les 785 députés qui siègent actuellement au Parlement européen sont loin de la représentativité que j’avais imaginée mais le fonctionnement en commissions diverses et variées existe bien. Les quelques exemples que je citais (« pour la protection des escargots des îles Shetland, contre la pollution de la Durance, pour la rénovation des taxis de Lisbonne, contre la destruction de la Tour Eiffel, pour la promotion du rugby à Naples »), sont certes moins précis et surtout moins poétiques, mais tout aussi nombreux : commission des budgets, de l'emploi, de l'environnement, de la santé, de l'industrie… Rien que de les citer, il faudrait une page complète. Notons toutefois que les droits de l’homme ne font l’objet que d’une sous-commission et le changement climatique que d’une commission temporaire !
Le panorama de l’Europe est aussi complexe que dans mon roman. Je n’ai aucun mérite à cette anticipation : on ne crée pas une cohérence politique facilement avec nos vieux pays millénaires. Nous avons cru que la mondialisation d’une économie suffirait à nous réunir dans sa logique mais le refus du référendum de 2005 rappelle nos limites. Le poids du bon vieux temps empêche de nous projeter dans l’avenir et nos frontières personnelles ne dépassent pas les piquets de parc de nos prés. Pour autant, je reste persuadé qu’on peut se sentir habitant du monde entier et de « la réserve » haut-marnaise. Comme en 2000, je rêve toujours de cet avenir généreux. J’écrivais alors « Il ne s’est rien passé depuis vingt ans. Ou si peu… ». Finalement, c’est plutôt vrai. Chers acquéreurs de mon livre, j’aurais tendance à garder quelques années encore les 120 francs que vous m’aviez confiés à l’époque, pardon, je voulais dire les 18 euros 30.
(06/03/2009)

 

Aucun rapport direct avec Courir tout juste paru de Jean Echenoz, ni avec les sportifs de Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance, mais j’ai pris depuis longtemps l’habitude de courir. Ça revient régulièrement (Note d’étonnements du 21/12/2005). Je reste rarement plus d’un an sans chausser les baskets ou sautiller sur le bitume. Je reprends cette (bonne) habitude pendant quelque temps, juste assez pour me dire à chaque fois que si je continue ainsi, je m’inscris pour une course de 10 km pour le Téléthon ou un semi-marathon, pourquoi pas. Je ne cours pas vite cependant. Au début, la reprise est toujours un peu pénible, le souffle manque. Après quelques séances, les courses s’allongent. Il y a deux ans, un circuit me faisait parcourir jusqu’à 7 km, mais l’important est de partir courir plusieurs fois par semaine. J’ai commencé assez tard à courir. A 26 ans, ça a été ma meilleure année. J’étais en formation pour 6 mois à Lille, j’allongeais presque tous les jours de bonnes distances dans un vaste parc de la périphérie. Je me souviens d’une course de 13 km en un peu plus d’une heure. Je me souviens avoir participé à un cross où j’étais arrivé dans le dernier tiers. Je n’ai jamais été un cador. Au lycée, je pratiquais ce sport les mercredis mais mon prof de l’époque avait tout fait pour m’en dégoûter par son indifférence, voire par sa franche hostilité devant mes piètres résultats. Mais j’aimais cela et aujourd’hui je le remercie d’avoir été aussi con : ça m’a blindé le caractère et à 18 ans, on en a besoin (si on devrait décerner une médaille aux profs les plus nuls qu’on a eus, les mines de cuivre seraient taries depuis longtemps). Plus tard, à l’armée, j’avais été incapable d’aligner les 3 km réclamés en quinze minutes mais on m’avait fait marcher 100 bornes en trois jours.
Que ce soit à 26, 30, 40 et maintenant 50 ans, la course à l’avantage de ne jamais changer : un pied devant l’autre, un souffle qui se coordonne et la solitude d’une allée d’arbre ou d’une rue déserte devant soi. J’aime courir tout seul, on peut penser à tout ce qu’on veut, même à la littérature et pendant ce temps la peau de la ville traverse la vue et respire à travers vous. Ces derniers étés, j’ai couru chaque jour en Sicile en famille, parfois matin et soir pour accompagner les différentes attirances de chacun selon qu’il préfère la chaleur du soir ou de la claque du soleil au matin. Depuis une quinzaine de jours, j’ai repris mes circuits solitaires dans la ville. La deuxième fois, alors que j’étais encore un peu essoufflé, un ancien collègue du Central qui revenait chez lui en vélo m’a accompagné le long du canal. Discuter tout en courant est une bonne manière d’accommoder sa respiration. Je connais un vétérinaire qui a pris l’habitude de courir chaque matin des distances souvent supérieures à 10 km. Il emmène un baladeur et écoute les conférences du Collège de France qu’il a précédemment enregistrées sur France Culture. Cela fait des années qu’il fait cela, il a un sacré entraînement. Un jour, son fils l’a inscrit en même temps que lui à une course. Il y est allé, a raflé la première place dans la catégorie des séniors devant de vieux routards licenciés de club et qui l’ont regardé, médusés, partir sans attendre sa médaille dont il se fichait comme de l’an quarante. C’est cet esprit là que j’apprécie : courir surtout pas pour la gloriole, encore moins pour la performance mais juste sentir son cœur battre et c’est tout. Enfin pas vraiment tout : derrière la course il y a la respiration et c’est la même sensation que lire un livre ou écrire, ou écouter sur un baladeur des conférences, courir c’est sans doute une des activités les plus intellectuelles.
(06/02/2009)

 

Au boulot, je partage un bureau avec une collègue. Situé sous les combles d’un vaste bâtiment, dans une aile quasi vide, on a parfois le sentiment d’une île déserte, d’un havre de paix ou d’un exil ennuyeux selon l’humeur. Bureau de passage pour les nomades que nous sommes, nous y restons peu de temps. Un jour où j’y travaillais tout seul, j’ai entendu dans le grand silence juste rythmé par le cliquetis du clavier de mon ordinateur portable, un petit bruit ténu qui semblait venir de l’armoire derrière moi, un frottement, un froissement de papier. J’ai tout de suite pensé à une souris installée dans la tranquillité de notre grenier. J’ai remué quelques dossiers, je m’attendais à voir une petite boule grise filer à travers la pièce mais il ne s’est rien passé. Et le bruit n’a plus recommencé. Quelques jours plus tard, j’ai évoqué cette anecdote à ma colocataire qui a fait le rapprochement avec une pomme qu’elle avait retrouvé grignotée (celles délicieuses de mon verger, j’en apporte toujours quelques unes). Bref, en fouillant plus dans nos armoires, nous avons aperçu quelques traces de notre hôte. Nous avons aussi retrouvé les gestes et la mémoire collective de chasse à la souris : on garde toujours une tapette, inusitée depuis des lustres mais qu'on sait toujours retrouver, va savoir pourquoi, le genre d'objet qu'on se transmet au gré des occasions similaires dans l'entourage familial, petit piège à ressort qu'on essaie enfant en y introduisant un crayon à papier, histoire de voir. Je me souviens d’ailleurs de deux amis à Toulouse (il y a trente ans) qui avaient pris l’option d’apprivoiser la souris domiciliée dans leur buffet parmi les pâtes et les biscottes, plutôt que de la décapiter ainsi. L’épilogue de l’anecdote est original : la tapette est restée amorcée avec son petit morceau de fromage mais nous avons retrouvé la souris allongée au pied d’une troisième armoire, morte de faim probablement.
J’aurais pu intégrer cette historiette à mon Bestiaire domestique. Les développements peuvent être multiples et source d’une belle inspiration. L’endroit isolé de ce bureau au grenier comme révélateur de la course et de l’évolution incessante de nos métiers, l’immuabilité de ce combat pour vivre une telle île déserte entre les Robinsons que nous sommes et la petite souris-Vendredi, confrontée au même problème. On peut aussi errer vers d’autres contrées, vers les archives grignotées dans les armoires, tout ce que l’on a entassé et qui semblait si important et stratégique pour l’entreprise quelques années auparavant. On peut dériver vers l’analogie entre la souris informatique et celle faites de vrais poils, chemins aléatoires de petits pas contre trajets numérique sur les pixels de nos écrans, même quête de vie dans l’épaisseur d’Internet ou dans l’espace bien réel. On peut aussi partir vers la nostalgie, mes vingt ans à Toulouse et ces deux compères qui m’étaient sorti de l’esprit et qui reviennent dans ce souvenir intact et précis du rongeur qu’ils tentaient d’apprivoiser.
Qui sait, je ferai peut-être une nouvelle de tout cela, tant l’imaginaire semble riche et simplement par le truchement d’une petite souris grise. De la même manière, c’est d’ailleurs cet impromptu sauvage de la vie qui a guidé l’ensemble de ce Bestiaire domestique. Le lieu de mon bureau au quatrième étage y est d’ailleurs présent en filigrane à travers dix histoires sur les quarante et une mais le lien animal y est représenté par des pigeons (dont on imagine aussi les prolongements ambigus entre ces lieux du travail, pigeons et salariés interchangeables…).
« Les animaux, par excellence, nous apportent l’imprévu », ai-je écrit dans un argumentaire destiné aux représentants de ma maison d’édition. Je ne savais pas en rédigeant cela, combien ce petit imprévu continuerait de travailler les mêmes lieux comme une mise en abyme permanente du texte.
(30/01/2009)
 

J’ai placé un petit « hope » d'Obama en page d'accueil au soir de son investiture. J’ai suivi en direct son discours et je mesure combien nous avions besoin d’entendre ces paroles. Depuis le onze septembre, il me semblait que nous nous enfoncions dans une sauvagerie planétaire sans fin, bloc contre bloc, Nord ou Sud, Est ou Ouest, pourtant tellement à l’écart de ce j’ai pu ressentir en voyage, vaste sollicitude humaine, compréhension réciproque que ce soit au Brésil, en Égypte, en Jordanie, au Yémen.
J’ai placé aussi ce petit signe parce qu’en lisant les autres blogs littéraires, nos paroles m’ont parues tellement éloignées, perdues dans les vastes cuisines d’écriture, l’expression « avoir le nez dans le guidon ». Je l’ai placé, donc, histoire de relever la tête et de signaler à ceux qui traversent ces pages que le mouvement du monde se situe de ce côté et qu’on y est sensible.
Rien n’est résolu, on le sait bien, mais ce petit « hope » c’est pour dire aussi que je suis un type profondément heureux et optimiste.
(23/01/2009)
 

Peu de véritables rubriques Étonnement en ce début d’année. Non qu’il n’y ait de motif de surprise dans la vie quotidienne. Simplement, le train-train oblige à une vie austère où la course folle des jours empêche bien souvent de détecter l’extérieur. Par conséquent, la fuite des jours se résume en une avalanche de tâches autour du boulot, routes et mises en route de l’année qui commence comme si janvier devait être éternellement le mois des remises en question. Cette semaine donc, Amiens, Lille et Paris, entrecoupée de retours rapides dans mes deux villes champardennaises de résidence et de travail. Reste le reste et ce reste est le principal, écriture et littérature. Donc rien d’étonnant à ce que cette rubrique, comme celle de la semaine dernière soit consacrée à cela, et plus particulièrement aux 600 pages de la Condition littéraire de Bernard Lahire (en note de lecture de la semaine dernière) que j’ai avalé pendant les creux du sommeil.
Hormis le statut hésitant d’auteur ou d’écrivain que j’avais évoqué la semaine dernière, c’est cette fois, la perception d’une intermittence, non pas de ce statut (qui n’existe nullement pour le secteur du livre contrairement à d’autres vies d’artiste) mais plutôt de la vie chaotique que peuvent connaître tous les écrivains dans l’élaboration de leur œuvre. Un des nombreux exemples qui jalonnent ce livre m’a beaucoup frappé : celui d’un écrivain, auteur d’une quinzaine de livres, dont neuf chez Gallimard, excusez du peu, et qui se trouve actuellement dans la difficulté de trouver à nouveau un éditeur. Cet exemple me frappe particulièrement au moment où mon cinquième livre chez Fayard semble pouvoir me donner une petite assurance de même que les petites phrases du style « vous êtes chez vous » participent de cette relative tranquillité d’esprit. En réalité, on constate bien qu'on remet son titre en jeu à chaque proposition de publication, selon l'usage. Bien sûr, un tel exemple taraude : on se demande quelle disgrâce peut peser sur cet auteur qui a tout de même dû réunir au fil des ans, une attente et un suivi chez ses lecteurs. Passé de mode ? Peu importe les motifs. Ce qui choque, c’est la manière dont son éditeur principal le laisse tomber (peut être est-ce justifié, œuvres moins abouties, par exemple). En tout cas, ce silence éditorial interpelle. Je me souviens avoir cherché en vain une suite à L’Établi de Robert Linhart, mais ce silence, c’est sa fille Virginie qui nous l’a expliqué (je dis nous, comme à nous lecteurs) avec son très beau livre Le jour où mon père s’est tu (Notes de lecture du 18/07/2008). Une autre anecdote aussi me vient à l’esprit. C’est celle de Jean Robinet, mon Julien Gracq local, qui va fêter la semaine prochaine ses 96 printemps et qui me racontait avoir rendu visite à l’un de ses éditeurs parisiens (je crois me souvenir que c’était Flammarion) longtemps après quelques livres parus : tous ses interlocuteurs avaient changé sauf une secrétaire qui l’avait reconnu et Jean Robinet me racontait avec quelle émotion il avait ressenti cette reconnaissance. Car c’est bien de cette notion qu’il s’agit, la reconnaissance du travail intellectuel que l’écrivain a fourni. Un seul geste parfois suffit, un lecteur qui se rappelle à vous, par exemple, mais toutefois sans oublier que c’est bien l’éditeur qui est chargé de ce rôle de mémoire et de tous ses auteurs sans exception, surtout pour ceux qui ont eu plusieurs publications. Le mot maison d’édition prend alors tout son sens : on s’y retrouve chez soi, la part de parole qu’on a déversé à travers nos mots doit toujours retentir entre les murs même si c’était il y a longtemps, même si plus personne n’est là pour s’en souvenir dans cette grande chaîne éditoriale. Peut-être d’ailleurs manque-t-il un métier chez les éditeurs, pas seulement un dépositaire ou un archiviste, mais quelqu’un qui serait chargé à ce que, dans les bureaux de ces maisons, résonnent toujours les mots des ouvrages et des auteurs oubliés dans la valse des publications : un crieur de mémoire.
(18/01/2009)

 

Dans La Condition littéraire (en Notes de lecture cette semaine), plusieurs auteurs interviewés, pour ne pas dire la quasi-totalité réprouvent l’appellation d’écrivain en ce qui les concerne pour préférer celle d’auteur. Écrivain leur paraît trop prestigieux, pas adapté. Beaucoup considèrent que c’est aux autres (à la communauté littéraire) de leur consacrer ce titre. Pour qualifier leur travail, ils préfèrent généralement le titre d’auteur. A lire leurs interviews, on mesure combien est importante le choix de la dénomination, souvent d’ailleurs à travers les réactions parfois virulentes envers qui enfreint la règle. On sent derrière une sorte d’esprit de corps : l’un d’entre eux fait même remarquer que l’usage est de se dénommer auteur « entre nous »…
Alors, vraie pudeur ou fausse modestie ? Peu importent les motivations individuelles mais tâchons d’en regarder les causes et les conséquences collectives.
Refuser le terme d’écrivain, c’est paradoxalement extrêmement prétentieux. Cela confine à la sacralisation d’une activité, à la désignation par des pairs, au renfermement et à l’élitisme. Honni soit le pauvre rimailleur de province qui se désignerait ainsi !A l’inverse, dire que Julien Gracq est uniquement un auteur sonnerait faux. On perpétue ainsi la tradition des lettres et l’image du « grantécrivain » et on refuse en parallèle de voir piétiner par le journaliste outre-Atlantique Donald Morrison (voir note d’Étonnements du 05/12/2008) l’idée même qu’il n’y a plus d’émergence de « grantécrivain ». En réalité, tout se passe comme si, collectivement réunis dans un troupeau d’auteurs, chacun s’attendait à être désigné, et seulement lui, comme l’écrivain, l'unique, celui qui fait autorité. Or, sous des aspects égalitaires du type gauche bien pensante, la communauté littéraire est, par nature, profondément individualiste et évolue dans un microcosme éditorial dont le fonctionnement est un archétype capitaliste. En résumé, le monde littéraire agit dans un mandarinat du même type que celui de l’Éducation nationale -peut-être parce que ce ministère compte dans ces rangs beaucoup d’auteurs ? (d’écrivains ?). Les auteurs forment le gros du bataillon comme les profs certifiés ; à l’autre extrémité, les écrivains sont adoubés en profs agrégés ou universitaires. Entre les deux camps, ça se taille des croupières en douce...
L’ironie est facile ! Plus sérieux sont peut-être les différences d’utilisation des mots auteur et écrivain. Auteur revêt beaucoup d’aspects : on peut être auteur de théâtre, de romans, auteur-compositeur interprète, bref rentrer dans la communauté plus vaste des artistes dont les moyens d’expression, on le voit, dépassent largement le seul recours à l’alignement des mots qui forment l’écriture. Écrivain est plus spécialisé, plus contraint au travail de scribe que sa signification avance. Ça fait plus poussiéreux, mieux érudit. Bien que le monde des auteurs se défende de son utilisation, « écrivain » est le plus commode à ajuster et à combiner : on dit travail d’écrivain, manuscrit d’écrivain, on peut moins associer auteur à la manière, à la faconde, au métier et à ses cuisines. Du coup, auteur ça fait un peu bricolo ou trop procédurier comme l’expression droit d’auteur. On ne peut pas mélanger les deux : si un auteur de polar se double du titre d’écrivain public pour subsister, il ne pourra être pris au sérieux. C’est la guerre des mots, ce qui est un comble pour ceux qui se sont fait une raison de vivre de leurs cohabitations harmonieuses. Pour résoudre ces conflits, on peut décréter l’arbitrage du dictionnaire (dont les mots sont débattus par l’Académie française mais de moins en moins d’immortels en habits verts sont écrivains, ah, ça se complique…) mais dans ce cas auteur renvoie à écrivain (Petit Larousse illustré, modèle 1982). On peut aussi, pourquoi pas, demander l’avis de ses proches, famille, amis, voisins (pas ses pairs puisqu'il réfutent tous le nom d'écrivain !) Je suis quoi pour toi, auteur ou écrivain ? Votre adolescent s’en fout, votre boucher sait bien que vous êtes « le fada d’écrivain » (il est du midi), vos voisins ne savaient même pas que vous écriviez. Pour les timides ou ceux qui hésitent encore, on pourrait inventer un autre terme, un compromis qui accorderait tout le petit monde littéraire. Mais ceux qui existent sont inadaptés, on le sait déjà, sinon ils auraient été choisis depuis longtemps : vous voyez un auteur invité à un salon (ah, oui j’oubliais, c’est aussi une des caractéristiques des auteurs dans La Condition littéraire : ils détestent cela) se présenter en disant : Marcel Machin, gens de lettres ? Les autres mots intéressants qu’on pourrait inventer sont déjà pris : celui qui fait des livres, n’est pas le livreur, et celui qui joue avec les mots n’est pas un moteur.
(09/01/2009)
 

Il est d'usage de dresser un petit bilan de l'année écoulée. Enfin disons que l'usage n'est pas toujours respecté : l'année passée, le jour le l'an au Yémen avait volé la vedette aux inventaires et autres points, aux bonnes résolutions de l'année qui s'annonce. 2008 avait ainsi bien commencé sous le signe du voyage et de la découverte. C'était de bonne augure et l'année aura tenu ses promesses. Débuts difficiles cependant avec le refus d'un manuscrit chez mon éditeur préféré mais bon, on s'était remis au travail... pour proposer un recueil de nouvelles qui lui a été accepté en décembre et programmé pour mars qui vient ! Débuts bousculés aussi par une recherche immobilière pas facile car rapide mais qui se sera idéalement terminée en juin : me voici propriétaire d'un pied à terre parisien. Ajoutons à cela quelques difficultés professionnelles imprévues : nombreux départs et nécessité de reconstituer une équipe en Picardie avec rien que des têtes nouvelles. Mais le défit aura été une belle réussite : ambiance idéale de boulot et résultats plutôt pas mal dans un contexte économique pourtant difficile : plus de quarante de mes collègues auront retrouvé un nouveau travail ailleurs et souvent avec de très belles réussites. Le conseiller mobilité que je suis dans CV roman continue à jouer son personnage. Voilà pour le boulot nourricier que je ne saurais abandonner au profit du travail de l'écriture : j'ai besoin des deux pour équilibrer ma vie et je n'arrive pas trop mal à jongler avec tout cela. Premier semestre difficile aussi car le Master de Lettres modernes entamé a eu du mal à démarrer bien que le sujet de recherche que j'ai choisi soit passionnant : la littérature contemporaine et le monde du travail. Il aura fallu mettre les bouchées doubles en vacances et sacrifier, de bon coeur toutefois, cinq heures par jour de farniente sicilienne. Le jeu en valait pourtant la chandelle et la suite de cette recherche à tiroirs se révèle tout aussi passionnante. Bref, Feuilles de route aura pâti de cette suractivité jusqu'en mai, puis je me suis ressaisi et j'ai mis un point d'honneur à compléter des mises à jour hebdomadaires et complètes dans les trois rubriques principales. A la fin de l'année, on compte donc 34 mises à jour, ce qui est tout à fait honorable et conforme aux années précédentes. D'ailleurs en ce qui concerne Feuilles de route, Publie.net aura édité les quatre premières années d'archives complètes sous le tire accumulations Internet 2000-2003. Les quatre années suivantes sont en préparation.
2009 s'annonce donc tout aussi occupé : un double Master pour le fun, la continuité de celui qui me passionne en Lettre modernes mais aussi un autre en Ressources humaines à valider, une sorte de reconnaissance du boulot fourni jusque là dans ce domaine qui m'accapare depuis 2003. Et puis l'écriture qui suit, qui résiste, qui s'obstine, qui s'arrache au temps. J'attends mars avec impatience et ce fameux bestiaire en route pour Fayard. Il y aura sans doute d'autres surprises à venir. Je n'ai qu'un souhait : que cette année qui vient me laisse le même sentiment de bonheur et de plénitude que celle qui vient de se terminer.
(04/01/2009)