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Par tradition et avec plaisir, j'inaugure à chaque livre une page Internet, sorte de dossier relatif à la publication actuelle. Selon l'inspiration, je peux reprendre les notes afférentes à l'avancement du projet, déjà publiées dans Feuilles de route, mais pour ce texte en élaboration depuis 2004, fort de 22 versions, les allusions sont diffuses... Je préfère ajouter quelques éléments neufs, comme ce bréviaire des cinquante_variations_sur_les_initiales_CV qui figure dans le roman...


Articles, presse :
 

Article_de_Marianne_25_au_31_août_2007_:_Ces_romanciers_qui_démasque_le_néolibéralisme

Article_de_Jean-Philippe_Dubosc,_Courrier_Cadres_du_21_juin_2007_:_

Article_des_Inrockuptibles_du_21_au_27_août_2007_:_Tendance_07,_le_boulot..._

Article_d'Hubert_Arthus,_Rue89_du_23/08/2007_:

Article_de_Page,_N°_de_septembre_2007,_de_Jean-Philippe_Bailey

Article_de_La_Croix_de_la_Haute-Marne,_07/09/2007,_par_Gil_Melison-Lepage.__

Article_d'Hubert_Artus,_La_NVO_(Nouvelle_Vie_Ouvrière)_du_5_octobre_2007_:

Article_du_13/10/2007,__blog_Bibliocake_:

Article_de_Marie_Signoret,_L'Humanité_du_18_octobre_2007_:

Article_du_Blog_de_Nicolas_Morin,_le_20/10/2007

Article_et_interview_du_Matricule_des_Anges,_par_Jérôme_Goude,_Septembre_2007

Article_de_Regards,_Novembre_2007

Article_dans_Le_Monde,_22/11/2007,_Christine_Rousseau_:

 

 

 

 

 

 

 

 

cinquante variations sur les initiales CV

Le CV est une chose vue.
Curriculum Vitae abrégé d’un CV, d’un commun vulgaire.
CV comme crier dans le vent, cambouis et vanité, conseiller et visionnaire, casquettes et visières…etc, etc
CV comme colportages vigilants
CV consultable à vue
CV comme connaître sa voie
CV, comme commence ta vie à l’endroit ou subit la vaste comédie à l’envers,
oui, nos CV devenaient des creux visibles
CV, C’est ma Vie dont je parle,
CV comme courber les verbes.
CV comme on converse
CV comme carré véritable.
Le CV devient inutile, remplacé par cette coutume vieillotte de la connaissance vitale.
CV comme canular vilain.
CV comme Conserver ta Vanité.
CV comme courte vie
comme convenu, voici votre CV
CV comme C’est Vrai.
les mots ça se retourne contre vous.
CV comme collègues variés, corps vivants,
CV comme convaincre et végéter encore ici pour une peine indéterminée.

 

CV comme une coquille vide.
CV comme cramer une voiture.
CV comme courir en vain.
CV comme conserver valeur de représentation.
jeter dans la fosse aux CV de communes valeurs.
CV comme conscience d’être VIP.
CV comme courage et volonté.
CV comme conversation vaine.
CV comme cauchemars, chimères véritables.
Mon CV ? Mais il est comme le vôtre
CV, caché, vide.
CV comme chaises visiteurs :
CV, compactage de valeurs, chute de vies,
CV comme se convaincre du vrai.
CV comme avoir trop cadré nos vies
CV comme cogner son visage
CV comme côté verso
CV comme crever et végéter.
CV comme carton vide
CV comme un crawl sans vagues
CV comme crayons variés.
CV comme cours-y vite.
CV comme croisières et voyages, cargo ventrus, candides voiliers.
CV. Continuer. Voguer.

Article de Jean-Philippe Dubosc, Courrier Cadres du 21 juin 2007 :

Le jugement premier, roman. Comment une banale feuille A4 peut-elle résumer une vie professionnelle ? Cette question constitue l'idée de départ du sixième et dernier livre de Thierry Beinstingel. Il est bien placé pour y répondre : à côté de son travail d'écrivain, il exerce le métier de Conseiller en mobilité à la DRH d'un opérateur Telecom. Alors des Cv, il en lit toute la journée. A ces yeux, ce document relève d'un exercice périlleux puisqu'il doit refléter le parcours, par définition, unique du candidat tout en s'intégrant dans un cadre hyper normé. A défaut de divulguer des astuces sur la rédaction de CV, l'ouvrage nous plonge dans l'univers du Conseillee en mobilité, sa satisfaction lorsqu'un candidat trouve un job et sa colère quand il décèle les subterfuges utilisés pour masquer les trous et autres accidents de carrière. D'où l'interrogation de l'auteur : les conseillers en mobilité se prendraient-ils pour Dieu ?

 

Article d'Hubert Arthus, Rue89 du 23/08/2007 :

http://www.rue89.com/2007/08/23/rentree-litteraire-le-roman-francais-se-remet-au-travail

La semaine dernière, nous signalions la présence de plus en plus grande du réel dans la fiction littéraire française. Cette rentrée en est le témoin. Le phénomène s’accompagne fort logiquement du retour d’un thème que seule la littérature policière continuait de traiter (bien que moins souvent qu’elle ne le fit par le passé): le milieu du travail.

Dans une France où le chômage et la précarité deviennent une peur, voire une norme pour toute une génération, traiter adroitement du travail, sans pour autant être en retard sur la société, voilà qui pourrait presque paraître osé.

Mais qui convient parfaitement pour, aussi, mettre en perspective les dégâts du libéralisme actuel (on lira à ce sujet "Portrait de l’écrivain en animal domestique", le nouveau roman de Lydie Salvayre, sur lequel on reviendra). Nous sommes dans une France où l'un des fantasmes est de "travailler plus pour gagner plus", ne l’oublions pas.

Ainsi, plus de dix ans après "Extension du domaine de la lutte", de Houellebecq, et alors que des auteurs comme François Bon, Frédéric Fajardie, François Salvaing continuaient à parler de leurs ateliers d’écriture en milieux défavorisés dans leurs livres, le travail revient en France. Dans la fiction.

Un roman construit comme un curriculum vitæ : expérience, formation, loisirs...

Ainsi, "CV roman", de Thierry Beinstingel. La voix principale du roman est celle d’un "conseiller en mobilité", c’est-à-dire "vendeur de candidats, acheteur d’emplois, mais là encore la terminologie marchande pouvait choquer". L’auteur pratique le même métier que son personnage, pour France Télécom, à Saint-Dizier.

Thierry Beinstingel, dont c’est le sixième ouvrage, avait par deux fois mené ses fictions dans le milieu de travail en France: "Central" et "Composants", tous deux parus chez Fayard. Les deux montraient une dimension que l’on retrouve ici: une littérature sous contrainte, péréquienne. "CV roman" est construit comme un curriculum vitæ: expérience, formation, loisirs, situation sont des chapitres thématiques qui s’enchaînent et se relaient.

Ce qui permet de rendre les angles précis, tranchants, tout en nous faisant découvrir à chaque fois une autre facette de son personnage. Et surtout, chaque chapitre renouvelle l’approche que Beinstingel propose sur son propre thème. Par exemple, se tenir et se présenter aux entretiens d’embauche.

Notre narrateur travaille dans une multinationale, et son rôle de chasseur de têtes et de formateur lui est d’autant moins facile qu’il doit composer avec le contexte de "flexisécurité" à l’œuvre dans sa société. Cette "flexisécurité", "sorte d’alliance secrète entre la précarité des nouveaux emplois qui se profilaient maintenant et le mot de 'sécurité' quasi antinomique avec cette instabilité" est érigée en dogme menaçant.

Notre monde, rendu dans sa dimension la plus sèche

Cela ne vous rappelle rien? Entre les SDF, le piston, le rôle positif de la colonisation française, les chantages patronaux divers (délocalisation, flexisécurité donc), le roman baigne dans un réalisme qui paraît apocalyptique. Mais qui n’est que notre monde, rendu dans sa dimension la plus sèche par un langage ciblé, aux antipodes de toute écriture trop "tertiaire" (domaine où travaillent l’auteur et son narrateur).

Par exemple encore, écrire un CV. Etre très précis sur soi-même, et très vite. Mais, en allant à l’essentiel de "ce qui peut servir" (expérience), dit-on exactement ce qu’on sait faire (formation)? Qui on est (situation)? "CV roman", c’est aussi le roman d’une époque où la part des ménages sans emplois a doublé, où "l’expérience professionnelle ne constitue plus l’élément fédérateur d’un CV".

Dans une France où le CV anonyme fait débat, un roman (c’est-à-dire un monde, des personnages qui sont des métaphores de ce monde, et un monde qui est la métaphore de la réalité), un roman sur les curriculum vitæ vaut son pesant d’intérêt.

Dans un monde où le texte doit être toujours plus court, efficace, et aller à l’essentiel (comme d’ailleurs, ici même, sur Rue89), le romancier ne doit-il pas lui-même se poser la question de la métaphore, de la digression, du rythme syncopé… et de leur utilisation?

"CV comme Courber les Verbes"
 

Ce qui se déroule sous nos yeux ici, c’est aussi cette question que se pose le romancier du XXIe siècle. Romancier, notre narrateur l’est aussi, et essaie de s’y astreindre le plus possible en dehors de son travail. De son emploi. Ainsi, les chapitres intitulés "Loisirs" sont narrés par "Je est un autre". Qui, donc, est écrivain. Publie des romans. Vit en ménage. Et va travailler comme tous ceux qui ont un travail.

Pour lui, un CV résume moins un homme dans la vie qu’un personnage dans un roman. Car mine de rien, ce à quoi Beinstingel nous invite est une réflexion sur la construction et la psychologisation d’un personnage. Et la naissance d’un roman: "CV comme Courber les Verbes", dit-il.

Roman puissamment ancré dans le réel (le travail dans la "France d’après") et récit de réflexions sur l’ordre du discours et sur l’identité, ce "CV roman" a toute sa place dans la rentrée littéraire. Et dans les étagères de la bonne fiction française d’aujourd’hui. Il se lira idéalement avec un étonnant premier roman américain sur lequel nous reviendrons ici: "Open Space" de Joshua Ferris (Denoël)

 

Article des Inrockuptibles du 21 au 27 août 2007 : Tendance 07, le boulot...

.Une brochette de roman explorent la vie de bureau et les questions d'embauche : un symptôme ? La tendance pointait son nez l'an dernier. La voilà confirmée : cette rentrée signe le retour du travail dans la littérature, une grosse dizaine d'années après Extension du domaine de la lutte, de Michel Houellbecq et les exprimentations de la revue Perpendiculaire (dont l'écrivain fut membre et dont l'un des fondateurs Laurent Quinteau a amorcé le renouveau du thème lors de la rentrée 2006 avec son roman Marge brute). Signalons quatre romans qui sortent ces jours-ci : Au bureau de la belge Nicole Malinconi (éditions de l'Aube), CV de Thierry Beinstingel, Tribulations d'un précaire de l'écossais Liain Levison et Open Space de l'américain Joshua Ferris. Si différents soient ces romans et quelque soit la nationalité de leur auteur, on retrouve quelque-uns des sujets abordés par Houellebecq and Co, comme le rapport au langage ou la manière dont toute entreprise semble se donner pour but de laminer la subjectivité de l'individu. Thierry Beinstingel, qui construit son roman comme un CV (formation, expérience, loisirs, situation) et Joshua Ferris, dont tout le livre 'est écrit à la première personne du pluriel, sont ceux qui fouillent le mieux ces questions, en leur donnant une place centrale dans leurs dispositifs formels. Mais il y a au moins un lien frappant entre ces quatre livres : tous ont pour arrière-plan, la précarité et la peur des restructurations qui, ces dernières années, ont tenu lieu, partout dans le monde occidental, de management.     R.L.

Article de Marianne 25 au 31 août 2007 : Ces romanciers qui démasque le néolibéralisme (extrait)

Profession Outplacer : Lorsque la brutalité du monde du travail est affrontée en face, des TEC (tics d'écrivain compulsionnel) de considérations socio-économiques viennent grever le récit. Les sentiment se réifient, le style se raréfie. Thierry Beinstingel, pour son premier ouvrage, CV roman, tenait pourtant un beau sujet. Ce jeune auteur est conseiller en mobilité de formation, titre ronflant qui cache une réalité plus triviale : officiellement, il est chargé d'aider les futurs licenciés à retrouver du travail. Officieusement, il incarne la bonne conscience des entreprises et vend un peu d'espoir aux salariés plus résignés que révoltés : nous nous sentions creux, confie le narrateur, tout juste avions-nous pu glaner les mot d'outplacement, outplacers, des metteurs en dehors, voilà ce que nous aurions pu être le temps de quelques mois, avant qu'une nouvelle mode linguistique ne vienne renouveler la formulation de notre nouveau métier(...) Bref, nous étions ici pour apprendre à mettre dehors nos collègues - nous préferions dire plus modestement : aider à chercher du boulot ailleurs, donner un nouvel élan à leur vie professionnelle. De cette expérience, il a tiré un roman dont la trame se nourrit d'une idée singulière, notre Curriculum Vitae est le roman troqué de notre vie. Le narrateur est chargé d'aider un salarié non qualifié à retrouver du travail. Mais le récit s'enlise trop souvent dans des variations sociologiques sur nos Curriculum Vitae. C'est ce qui fait la force d'un CV : voir d'avance ce qui fut fait, en un seul regard, sur une seule page. CV comme connaître sa voie, retour à l'expérience. Ou encore, Cv comme Conserver valeur de représentation. CV roman est un genre hybride dont le titre résonne comme une dénégation : l'auteur se rassure en y mêlant fiction et leçons de choses, petites annonces, chiffres. Un collage de la réalité sociale sur la fiction alors que la force de son récit suffirait amplement.

 

Article de Page, N° de septembre 2007, de Jean-Philippe Bailey

Nous avons tous un CV. On est (naît) tous demandeur d’emploi. Pour les employeurs et leurs recruteurs, nos vies sont résumées sur une page de 21x29,7 cm, normée, codifiée : état civil, formation, expérience professionnelle, loisirs… Dits et non-dits voisinent sur ce petit rectangle ; nous sommes figées dans cette pseudo-objectivité de papier dans le but de décrocher un travail (un métier ?), garant de la cohésion sociale, de la sécurité, servitude volontaire, condition dite nécessaire à notre épanouissement, essentielle à notre survie, valeurs (toujours ?) fédératrice dans une société om les maîtres mots sont flexibilité, mobilité, reconversion, reclassement, plan social, chômage, précarité. Trop longues litanies, souffrances, errances. Cv roman redonne du corps à nos histoires individuelles et collectives. Il répond par l’onctuosité et la malice des mots et du texte à la sécheresse du CV. Il raconte pour ne pas laisser le terrain à la vétusté constitutive d’un CV, Chemin de Vie au singulier pour nos vies multiples. Les chapitres sont vifs, courts, CV roman est une suite à plusieurs voies (voix) qui fait écho à la gravité de nos vies et qui stigmatise nos petites lâchetés quotidiennes et nos concessions spontanées au discours dominant des profiteurs. Roman réaliste dans la mesure où il nous ramène dans le réel, tentative de reprise de conscience. Derrière l’apparente légèreté de la prouesse Oulipienne pointe l’absurdité du travail servant la logique du marché, du contrat social et de ses clivages patron/ouvrier, pauvre/riche, travailleur/chômeur, entretenus par le cynisme des entreprises et des dirigeants. Thierry Beinstingel travaille « dans les télécommunications » et exerce actuellement de métier de conseiller en mobilité dans un service de ressources humaines.

 

Article de La Croix de la Haute-Marne, 07/09/2007, par Gil Melison-Lepage.

RENTREE LITTERAIRE : CV Roman
Avec ce troisième volet d’une trilogie débutée avec « Central » en 2000, Thierry Beinstingel renoue avec la littérature d’entreprise qu’il affectionne tant et dont il s’est fait le porte-parole talentueux. Regard acerbe et tendre, décortiquant la réalité en la saupoudrant de fiction, utilisant différents moyens narratifs, tour à tour Je ou un Autre - l’auteur, conseiller de carrières depuis 2003 dans un service de ressources humaines - met en scène l’existence d’une foule de personnages qui, à travers leur propre CV, sont les véritables conteurs de ces destins croisés. Par approches scénographiques brutes, par envolées poétiques, par touches discrètes comme il en a le secret, imposant ce rythme lent qu’il a, au fil des ouvrages, développé, Thierry Beinstingel fait pénétrer le lecteur dans ces vies laborieuses, parfois brisées, casées, souvent plus riches d’enseignement qu’il n’y paraît. Absurdité d’une société décomposée, recomposée, à la fois déshumanisée et pourtant bienheureuse.
Mais comment construit-on les 350 pages d’un roman en partant de la brièveté de la page 21X29.7 d’un C.V. ordinaire ? Comme le concède l’auteur : « en écrivant 20 versions différentes au cours de deux années d’écriture. Architecturé autour des quatre rubriques d’un CV (expérience professionnelle, formation, loisirs, situation) qui se succèdent 13 fois, c’est un large roman baroque qui se veut une vision optimiste du monde du travail et, par extension de notre vie actuelle, quotidienne » Quelques clins d’œil à la Haute-Marne, quelques jeux de mots émanant de ces deux lettres : CV (comme carton vide ou comme courrier en vain), invitent le lecteur, curieux-voyeur, à Continuer, Voguer… (rentrée littéraire Fayard – 350 pages, 20 €)



Article d'Hubert Artus, La NVO (Nouvelle Vie Ouvrière) du 5 octobre 2007 :

La fiction française en plein travail (extrait)
"Histoire et réel sont les deux grands vainqueurs de la rentrée littéraire française de 2007. C'est un bon signal politique, au moment où la France entre dans une période où le libéralisme se voit proposer plus de facilités encore. C'est surtout un signe social et culturel fort : le roman français vient donner son avis. ça n'est pas encore un mouvement dominant, mais il gagne du terrain. Ainsi on constate un nombre grandissant de romans qui dissèquent le libéralisme "visible" : travail, chômage, précarité, peurs quotidienne. Comme si, dans une France où l'un des fantasmes est de "travailler plus pour gagner plus", la fiction voulait prendre l'impossible slogan au pied de la lettre. Afin d'y gagner plus.
.../... Lydie Salvayre et Thierry Beinstingel, quant à eux, visent le coeur du Moloch libéral. Portrait de l'écrivain en animal domestique montre une Lydie Salvayre provocante, farceuse, mais aussi très immergée dans son sujet.../... Ce travail de miroir entre dissection du réel social et réflexion littéraire se retrouve dans CV roman, de Thierry Beinstingel. La voix principale du roman est celle d'un "conseiller en mobilité", c'est à dire "vendeur de candidats, acheteurs d'emplois". L'auteur pratique le même métier que son personnage, à Saint-Dizier. Si Lydie Salvayre ausculte le patronat global, Beinstingel dissèque l'emploi local. CV roman est construit comme un curriculum vitae : expérience, formation, loisirs, situation sont des chapitres thématiques qui s'enchaînent et se relaient. Beinstingel construit devant nous ses propres personnages, en même temps que la métaphore qu'ils sont destinés à devenir pour le lecteur. In fine, après avoir atteint le nerf de la fFr(ance au travail - et surtout en recherche de travail - Beinstingel, loin d'oublier que le fantasme est au coeur du CV anonyme, offre une puissante réflexion d'écrivain sur la construction d'un personnage. D'une identité banale (un CV), Beinstingel tire une fiction ultraciblée."

 

Article du 13/10/2007,  blog Bibliocake :

" Cv Roman : J'ai tenté les 50 premières pages... Alors le gars il sait écrire, du style faire de belles phrases bien profondes, bien creusées, bien réfléchies...Tout ça sur un cv. 300 pages ? ouais pas loin. La forme est trop parfaite. Rien ne colle avec. De l'effet de style pour de l'effet de style. Peut-être que je me trompe. Peut-être que l'auteur avec rellement quelque chose à dire. Peut-être que la laannnngueur et le tarabiscotage étaient justifiés par rapport au fond, finalement... Mais au bout de 6035 pages, désolée. Je décroche. " (bibliocake)

 

 

Article de Marie Signoret, L'Humanité du 18 octobre 2007 :
 

Le cuivre s’éveille clairon, le travailleur chômeur. Réalisme . Un conseiller en mobilité qui écrit des CV et un roman.
 
"Une entreprise sur le point de fermer ses portes, une équipe de conseillers en mobilité chargés de replacer tous ces employés quasi-chômeurs, de les aider à forger leur CV. Et un homme, à la fois CMR (conseiller en mobilité référent) et écrivain - à l’image de Thierry Beinstingel, l’auteur de CV roman, qui travaille dans un service de ressources humaines - qui voit en tous ces CV de la matière romanesque. Comme Balzac voulait faire « concurrence à l’état civil » avec sa Comédie humaine, Beinstingel semble vouloir faire concurrence aux piles de CV entassés sur les bureaux des RH avec CV roman. À chacun son époque.
Après Central et Composants, CV roman est le troisième volet d’une série sur le milieu du travail pour Beinstingel. CV roman, roman extension du CV (auquel on donne aujourd’hui une dimension mystique, vrai sésame pour trouver du travail), mais qui tente de dire ce qui n’est pas dans le CV : les émotions, la vraie vie. Comme ce jeune homme mort d’un accident de la route alors qu’il entamait sa première année de BTS. Sur son CV, il n’y aura jamais d’« expérience professionnelle », ironie tragique.
Que dit un CV ? Le parcours d’une vie ? Alors Beinstingel esquisse le CV d’Arthur Rimbaud : « Expérience professionnelle : été-automne 1874, poète à Roche, publication d’Une saison en enfer. Compétences : capacité à gérer un projet, qualités rédactionnelles, culture générale et orthographe, résistance au stress et à la solitude. » Retournement des valeurs, absurdité : le marginal Rimbaud doté d’un CV terre à terre… C’est pourtant la posture du narrateur, à la fois écrivain et CMR, mais les frontières sont poreuses : quand le CMR retouche le CV d’un candidat, ajoutant du sport ici, du cinéma là, n’est-ce pas un travail de romancier ? « Pâte à modeler, reformation », explique le narrateur. « Ce n’est plus de la formation que l’on propose aux candidats mais de la reformation, les candidats deviennent des personnages. Parallèlement, la littérature elle-même est envahie par la rhétorique CMR : Central, Composants, CV roman. Trois est un chiffre explicatif, lumineux, pédagogique. » Car il y a une dimension pédagogique dans ce roman, comme dans les deux autres : description d’une époque, du monde du travail dans toute sa violence, dans toute son absurdité, dans tout son malaise ; irruption du réalisme.
Crise de l’identité : que devient l’individu fictionnalisé par son CV ? Formation, expérience professionnelle, loisirs, divers : l’individu ne peut s’appréhender que facette par facette, selon des critères normés. L’individu n’existe plus. Beinstingel fait du « Je est un autre » rimbaldien un personnage à part entière… L’individu n’existe plus que par son statut social, il n’a plus de nom - aucun nom dans ce roman sauf celui de Sylvain Schiltz, SDF mort de froid dont le nom est rétabli dans les colonnes de l’Huma d’ailleurs - il n’est plus qu’un métier : au sein de l’entreprise, « l’informaticien » est appelé ainsi parce qu’il répare tout mais n’a aucune formation en informatique, hors de l’entreprise il n’est rien.
Paradoxalement, crise sociale oblige, le retour à l’individu est forcé. Le « je » doit se désolidariser du « nous », ce « nous » aliénant, « moutonnier » imposé par la culture d’entreprise : le chômage isole mais « l’éloigné » n’est plus adapté à cet isolement.
Le politiquement correct gangrène le système. Un chapitre relève de la farce : tandis que le délégué réclame « argent, sous, pèze, pognon… », le ministre vend au maire le CFVA (contrat fin de vie active). Décalage, incompréhension, grand mépris. Ainsi, un chapitre évoque à demi-mot Sarkozy parlant de « racailles » et de travail, le discours étant pris en charge par un comédien : « J’ai mes critères, mais bon je les dis pas, parce que les mots ça se retourne contre vous. » D’ailleurs la vérité, ironique, n’est-elle pas ailleurs que dans le CV ? Dans le piston par exemple (coutume vieillotte de la connaissance vitale) ?
Crise linguistique, crise des signes : tous ces sigles vides de sens à force de se multiplier (les CMR, les DRH, les SARL, les CFVA). On tend à rationaliser une situation maussade par des statistiques, des schémas, des sigles, niant l’actualité, les licenciements, les délocalisations. Ainsi, comme pour déjouer le système, machine infernale, Beinstingel joue avec le CV : « Commun vulgaire, crier dans le vent, continuer, voguer… » et surtout « Courber les verbes », travail de l’écrivain, naissance du roman."

 

Article du Blog_de_Nicolas_Morin,_le_20/10/2007
 

"J’ai trouvé un air de famille entre ce roman et une nouvelle de David Foster Wallace: Mister Squishy (dans le recueil Oblivion). Mister Squishy parle de management, de Focus Groups, ne vous épargne pas les acronymes du métier, les MROP pour Market Research Oversight and Planning et les IRP pour Individual Response Profile. De même, CV Roman est au contact du monde du travail, de la Gestion des Ressources Humaines, des Power Points et du langage constructif avec lequel est fait le monde.
Les différences entre les deux textes sont cependant énormes. En particulier, je ne suis pas certain qu’on puisse réellement parler d’une fiction à propos de CV Roman. Un témoignage d’un genre extrêmement littéraire, peut-être? Ca m’a fait penser aussi, d’une certaine façon, à One Million Little Pieces, un texte que l’auteur, James Frey, avait essayé de placer comme roman, en vain, avant de parvenir à le faire publier comme témoignage. Ici, c’est l’inverse: un témoignage sur le monde du travail, qu’on aurait novellisé. Mais il n’y a de facto aucun personnage: les caractères individuants des personnages sont incroyablement peu nombreux; le temps est écrasé.
Le ton, globalement, est celui de la compassion, et aussi une certain mélancolie. De ce point de vue, c’est assez homogène, même si ce n’est pas parfaitement constant: une fois où deux, on trouve des traces de satire (dans une scenette entre un syndicaliste, un élu local et un ministre, par exemple), mais dans la mesure où c’est entièrement isolé, ça tombe un peu comme un cheveux sur la soupe.
C’est un livre intéressant, qui a sa cohérence: sans âme, aussi dépersonnalisé que les CV dont il parle; mais je ne suis pas entièrement convaincu que l’expérience soit réussie: on a parfois l’impression de lire, le soir dans son lit, le mémo sur le changement qu’on a lu l’après-midi au bureau. Sans que la forme fiction ne m’ait, pour ma part, permit de comprendre plus que le mémo en question."
(Blog de Nicolas Morin)
 

Article et Interview du Matricule des Anges, par Jérôme Goude, Septembre 2007

A partir d'un curriculum vitae, " chemin de vie " aléatoire, Thierry Beinstingel compose un roman sur la scène duquel chacun employé, conseiller ou recruteur doit sacrifier au diktat du marché.

Qui n'a pas une fois seulement, l'oeil vide et l'air dubitatif, achoppé sur ce bout de papier récalcitrant qu'est le CV ? C'est que ramasser le minimum syndical dans une " feuille 21 x 29,7 " relève de la gageure. À moins que cet exercice pratique ne réveille le démon de l'inspiration dans quelque esprit littéraire. Thierry Beinstingel s'empare de cet objet usuel afin de mieux pénétrer l'organisation d'un service des ressources humaines. Chaque chapitre de CV roman correspond à l'une des quatre catégories que comprend un curriculum vitae. À savoir, l'expérience professionnelle, la formation, les loisirs et la situation (état civil et, par extension, contexte sociopolitique). Cet agencement permet à l'auteur d'alterner des développements qui, bien qu'hétérogènes, interagissent : description de l'organisation d'un " Service de la mobilité ", entretiens en vue d'un éventuel recrutement, scènes de la vie privée, pastiche de petites annonces, forum de discussion autour de l'improbable vertu du CV anonyme, etc. Formellement audacieux, CV roman puise dans la matière même du quotidien. Celui d'un ex-conducteur d'engin qui, suite à un accident, est négligemment relégué devant un poste d'ordinateur. Ou bien celui d'un homme qui, tantôt l'" un " tantôt l'" autre ", tente de concilier deux activités a priori antithétiques : " Conseiller ou écrivain, choisir était impossible ". Tel un sismographe, la prose de Beinstingel enregistre les fissures imperceptibles d'une société déficiente obnubilée par la gestion de l'emploi et la hantise du chômage. De même qu'elle épingle les autocrates liberticides du néolibéralisme, ces " formes informes d'un patronat qui guette dans l'ombre la proie affaiblie, le chômeur, et lui offre un contrat de travail précaire ". Tel " le ministre en son premier rôle ", la classe dirigeante, affairée à redorer son image publique, semble totalement coupée de la réalité sociale. En sorte que la " res publicae ressemble plus à un gruyère dont chacun des trous représente l'un des vides juridiques ou politiques exposés. " CV roman oppose en effet deux mondes qui ne peuvent pas s'entendre. D'un côté, un ministre qui, pantin méprisant, se paye le luxe de bons mots claironnants et creux ; de l'autre, un homme, Sylvain Schiltz, qui, pour avoir perdu travail et logement, est condamné à dormir dans sa voiture et à y périr. Pour contrebalancer le poids de cette incommunicabilité, Thierry Beinstingel s'autorise quelques percées d'air en décrivant le déroulement d'ateliers d'écriture auprès d'élèves bûcherons ou d'internés, entre autres. À la périphérie de Châlons-en-Champagne, dans une société de télécommunications où il est employé, l'auteur de Central et de Composants avoue volontiers que la question du travail constitue l'une de ses plus grandes obsessions.

Pour quelles raisons le thème du travail occupe-t-il une telle place dans vos textes ? En général, on considère que ça ne fait pas partie de la littérature. On a vite fait d'évacuer le sujet. C'est pourtant un objet littéraire intéressant : il y a tout un langage, des situations, des fictions. On se comporte dans le travail comme partout : on y éprouve des sentiments. J'ai toujours été étonné du fait que de nombreux écrivains ont un métier et ne se servent jamais de ce matériel. Le travail est traité comme objet d'essais et non comme objet romanesque. Je trouve que c'est un thème essentiel parce que ça a un côté extrêmement normé. Parler du travail m'aide à expliquer le monde. Et puis, quand on est soi-même huit heures par jour dans une entreprise, pourquoi ne pas en faire un objet romanesque à part entière. C'est ce que j'ai cherché à faire avec Composants : toute l'architecture du roman repose sur le rythme du travail, sa scansion. Dans CV roman, je voulais parler du moment où on s'aperçoit que sa vie professionnelle bascule. Depuis Central, j'ai moi-même travaillé dans le domaine technique, puis le marketing. Maintenant, je suis dans les ressources humaines. Mais je ne me considère pas comme un professionnel. Peut-être parce que j'écris. Je suis conseiller en mobilité, un peu en touriste. Une sorte d'intermittent du travail (rires).

À votre avis, à quoi est liée cette désaffection littéraire ? Historiquement, il y a Zola. Après, on a continué à en parler bien sûr, sous l'appellation " littérature prolétarienne ". Certains se sont emparés de ce sujet à des fins humanistes et syndicalistes. Pendant vingt ans, des années 80 à 2000, il y a eu comme un blanc. Avec la venue de la gauche, on entre de plain-pied sur le terrain des revendications. Le travail est donc devenu un sujet strictement social. On a occulté l'aspect romanesque alors que des écrivains comme François Bon et Leslie Kaplan excellaient. En 2000, j'ai publié Central, puis il y a eu d'autres expériences : La Question humaine de François Emmanuel, Les Derniers Jours de la classe ouvrière d'Aurélie Filippetti, etc. Aujourd'hui, ce qu'on nomme le roman d'entreprise s'insère dans un contexte social global. CV roman s'inscrit tout à fait dans ce cadre-là.

Quel est le rôle effectif du CV dans la genèse de votre roman ? Ça a vraiment été le point de départ. Le CV, c'est une feuille qui est limitée, horizontalement et verticalement, et dans laquelle l'individu doit parvenir à se caler. En tant que conseiller, j'ai eu le plus beau rôle dont un écrivain puisse rêver. En face de moi, j'avais des personnes en chair et en os qui me parlaient de leur vie et de leur volonté de changement. C'était comme si on m'octroyait le pouvoir de les projeter dans un roman. Je reprenais leur vie, la réécrivais avec eux. C'était tellement beau, tellement rêvé... Ça m'a donné envie de voir où partir d'un CV pouvait me mener. J'ai été rapidement débordé, au point d'en faire une vingtaine de versions. Dans la réalité, le CV évolue toujours : on a toujours envie de changer des éléments dedans. C'est exactement comme un livre. L'histoire qu'on a racontée n'est déjà plus la nôtre. Et quand on adresse un CV, c'est comme si on cherchait un lecteur. Un lecteur qui est le recruteur en face de soi.

Ce pouvoir conféré au conseiller en mobilité n'est-il pas ambivalent, voire insidieux ? Oui, mais le pouvoir, c'est humain... On fait partie d'un processus qui est tellement entré dans les moeurs qu'on est obligé d'y participer. Et puis CV roman est une mise en abyme. C'est l'histoire d'un type qui écrit un roman et qui intègre son propre roman au roman. Il y a tout de même une volonté de distanciation.

Une mise à distance qui est très perceptible dans votre approche du maniement stéréotypé de la langue... Y a-t-il un statut particulier du langage dans l'entreprise ? L'entreprise n'a aucun intérêt à ce que le langage soit facile. Il faut que son langage puisse dériver vers quelque chose d'abstrait, d'incompris ou compris seulement par une élite. C'est pour cela qu'on voit apparaître des mots, des modes linguistiques. Le monde économique exprime sa puissance à travers cette néolangue qui instaure un rapport de pouvoir qui est descendant. Mais Central avait une visée plus linguistique que CV roman. Je voulais vraiment utiliser les mots de l'entreprise. C'est un livre sans sujets grammaticaux. Parce que, dans son rapport au langage, l'entreprise dénie le sujet. Elle emploie beaucoup d'infinitifs du type " Dynamiser son parcours " ou " Préparer son engagement ". Notre pouvoir en tant qu'individu, c'est l'ironie. C'est le pouvoir de prendre au deuxième degré les mots que l'entreprise nous impose. Parce qu'en définitive, ces mots sont vides comme des asticots dont il ne resterait que l'enveloppe charnelle.

À cette langue exsangue s'ajoute une certaine saturation des espaces. Dans CV roman, une employée, son visage, ses traits, vont même jusqu'à s'agréger au décor...
Si on regarde l'ensemble de mes romans, il y a toujours une histoire entre l'individu et l'extériorité. Le décor, dans Central et Composants, est plutôt vertical : murs verticaux, ambiances géométriques et organigrammes. Paysage et portrait en pied-de-poule, c'est une organisation différente : le monde des champs. L'individu s'intègre au paysage et y est toujours seul. Ce qui m'a inspiré, à l'époque, ce sont les tableaux d'Henry Hayden. Il peint les paysages d'une façon quasi verticale. Ça manque de profondeur. Il met tout sur le même plan de sorte qu'on a l'impression qu'on ne pourrait pas y projeter un personnage.

Certains chapitres, flanqués de didascalies, sont théâtralisés. Le monde de l'emploi relèverait-t-il de la mascarade ? En ce qui me concerne, j'ai du mal à y croire. Face à toutes ces histoires de demandes d'emploi, j'ai souvent l'impression d'être devant une représentation. C'est comme si j'étais spectateur. J'ai placé volontairement ces saynètes dans la catégorie " Situation " car la scène nationale est théâtrale. On est dans une vaste farce. Une entreprise qui crée un service de la mobilité le fait pour elle. C'est une façon déguisée de mettre les gens dehors. C'est forcément gagnant gagnant. La boîte se débarrasse de quelqu'un dont le désir est de partir. L'entreprise y trouve gain de cause, mais ne l'avoue jamais. Et puis quelle différence entre ceux qui vendent des produits pour accroître les bénéfices d'une entreprise et nous qui vendons les compétences d'un employé à d'éventuels recruteurs ? L'employé est devenu une valeur marchande.

De la valeur marchande à l'objet excédentaire, voilà tout le drame de Sylvain Schiltz. Pourquoi avoir inclus ce qui, pour beaucoup, n'est qu'un énième fait divers ? Je n'aime pas nommer les personnages. Nommer un personnage, faire un dialogue intérieur, utiliser le " je ", je trouve ça trop restrictif. Et je tiens à préciser que l'écriture de soi ne m'intéresse absolument pas. Je parle de choses vécues bien sûr ; mais, quand je relis le livre, j'ai l'impression qu'elles sont arrivées à quelqu'un d'autre. Quant à Sylvain Schiltz, il a existé et tout perdu. J'ai été extrêmement sensible à son histoire. Je connais l'endroit où on l'a retrouvé mort, à cause du froid, dans sa voiture. Ça aurait pu être n'importe qui... J'avais envie que son nom apparaisse autre part que sur une pierre tombale. Je l'ai mis pour qu'il continue à vivre et non pour qu'il devienne le symbole de. Que ce soit juste un nom perdu parmi les pages d'un roman. C'est pour moi, pour me souvenir que ce type-là a existé, à un moment donné.

Votre écriture présente ceci de particulier qu'elle oscille entre l'abstraction, la vue d'ensemble, et un rapport microscopique aux êtres, aux choses... Quand j'écris, il y a en effet deux aspects. Il y a la trame globale que je déroule : les moments de respiration. Et puis, à d'autres moments, j'ai envie de creuser beaucoup plus dans le détail pour y trouver une certaine justification. Claude Simon travaille dans cette profondeur-là. Je suis persuadé que plus je vais mettre de mots plus je vais réussir à trouver un sens, même si les choses sont insignifiantes. Par exemple, cette table-là, je m'imagine très bien, avec l'ensemble des veines du bois, en faire quinze pages. Tout cela va me projeter au-delà de ce que je décris. Ma pratique de l'écriture s'apparente à l'apnée.

 

Article de Regards, Novembre 2007

Nous vivons une époque où les demandeurs d'emploi se réjouissent... quand on leur répond, même si c'est négatif. On a tous envoyé un CV un jour. Qu'il soit brillant ou terne, modeste ou ronflant, il reflète forcément une part de nous-même. Ceux qui changent souvent d'emploi le mettent à jour régulièrement, comme les grands voyageurs renouvellent leurs passeport. Nous passons en moyenne huit mille jours de notre vie au travail. Et tout cela tiendrait sur une page, banal rectangle de 21 par 29,7 centimètres. Il était urgent d'en faire un roman. Thierry Beinstingel l'a fait et c'est une réussite. C'est drôle sans être cynique, réaliste sans être misérabiliste.

 


Article dans Le Monde, 22/11/2007, Christine Rousseau :
Thierry Beinstingel, Charly Delwart, Nicole Malinconi : écrivains entreprenants

Délocalisation, plan social, restructuration, licenciement... Il ne se passe pas de jour sans que les journaux égrènent cette litanie de maux. De même ne se passe-t-il plus une rentrée littéraire sans que l'entreprise et le travail ne soit source d'inspiration. Ce mouvement, esquissé il y a une dizaine d'années par des auteurs comme François Bon, Aurélie Filippetti, Franck Magloire, Philippe Laffitte ou Laurent Quintreau, a pris cette rentrée une nouvelle ampleur, tant du côté d'écrivains français - Gisèle Fournier, Thierry du Sorbier ou Eric Reinhardt... - qu'étrangers tels Ian Levinson ou Joshua Ferris. Preuve encore de la vitalité de ce courant "réaliste", le livre de Thierry Beinstingel qui, après Central (Fayard, 2000) et Composants (Fayard, 2000), conclut brillamment une trilogie sur l'univers du travail, avec l'étonnant et très oulipien CV roman. Pour structurer son récit, le romancier a choisi les quatre parties (Situation, Formation, Expérience, Loisirs) qui composent ce "certificat de vie" professionnel, normé, codifié où "le je est un autre". Usant de la formule rimbaldienne et de "sa double casquette" - celle d'agent de mobilité et d'écrivain -, Thierry Beinstingel s'est glissé dans les blancs et les marges de ces "chemins de vie" pour leur redonner chair et corps. Au fil de ce roman baroque, vif et mordant, où la fiction et le langage (poétique notamment) ont partie liée pour dynamiter un réel empli de sigles, de statistiques et falsifié par des discours vides de sens, Beinstingel, tel un Balzac qui aurait croisé Perec, dissèque notre humaine condition. Avec ses leurres, ses lâchetés, ses compromissions, ses mensonges, ses non-dits, mais aussi ses rêves et ses espoirs. Car CV roman, c'est aussi cela : "Crier dans le vent (...) Continuer. Voguer" sur la courbe des verbes, d'une poétique du réel...

Voguer, loin de l'atmosphère glaçante de Baltimore, Darius, le héros du premier roman de Charly Delwart, Circuit, en rêve. Mais voilà, à la suite d'un incident technique qui retarde son licenciement, le jeune homme est remisé, comme d'autres, au deuxième étage de l'entreprise. Pour ne pas sombrer dans une lente dépression, il s'agite, s'organise des pauses et tente de se faire inviter à n'importe quelle réunion afin de sortir de ce "couloir de la mort salariale". Après une longue hibernation, la délivrance arrive. Et le temps de l'errance pour ce doux rêveur, bien décidé à rompre avec la "fourmilière salariale" et à se laisser porter par une vie de farniente d'où surgiraient, pense-t-il, une idée, un projet. Mais voilà, rien ne vient, si ce n'est le vide et l'ennui. Un jour pourtant, alors qu'il assiste à une conférence, Darius reçoit un appel de sa compagne. Il sort de la salle et se pose dans un bureau inoccupé. Avisant cette présence, l'hôtesse d'accueil s'empresse de venir le saluer d'un : "Ah, c'est vous, la personne qu'ils ont donc engagé !" Darius, profitant de cette méprise, va occuper le terrain - le bureau 144 -, intégrer le circuit de cette chaîne d'information en continu qui l'emploie (sans le savoir), et se tailler peu à peu une réputation de journaliste plein d'avenir en créant de toutes pièces ses propres faits divers. Jusqu'au moment où la "petite peur" qu'il tenait en lisière va se réveiller. Derrière l'apparente loufoquerie du propos, Charly Delwart joue de la fable pour dépeindre, avec un sens aigu de l'observation et un art du détail, le monde du travail avec ses rites et codes, mais aussi son absurdité et ses impostures.

Un art subtil du détail que l'on retrouve également dans l'émouvant Au bureau, de Nicole Malinconi. Détail d'une vie de peu, de rien, d'un quotidien banal que le regard ne voit plus depuis longtemps. Pourtant, à l'annonce d'un plan de départs volontaires, Jean, qui travaille au Bloc B depuis des années ("des années sans les voir passer"), décide d'ouvrir un cahier pour ne rien perdre de ce qui arrive, et éclairer ceux que la force de l'habitude a rendus transparents à ses yeux. Telle Margot, porteuse d'un lourd secret ; Suzanne, inadaptée à tout, sujette à des crises et à des absences ; Jeanne et "sa voix de village" ; ou encore Joël, rongé de l'intérieur par l'inaction, ou Robert, isolé aux archives et dans sa vie de vieux garçon "mangé par sa mère"... Ainsi, dans ce temps de l'attente qui attise l'angoisse et le repli sur soi, Nicole Malinconi dessine-t-elle à mots comptés, chuchotés, cette "vie du dedans" qui aspire, épuise, aliène tout sentiment humain, ou presque.

Christine Rousseau

- à propos de CV ROMAN de Thierry Beinstingel. Fayard, 352 p., 20 €. CIRCUIT de Charly Delwart. Seuil, "Fiction & Cie", 346 p., 19,90 €. AU BUREAU de Nicole Malinconi. Aube, 136 p., 12,80 €. -