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René Fallet

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A la question : "vous souvenez du livre du XXe siècle qui vous a le plus marqué ? Lequel et pourquoi ?"
J'avais répondu : " Paris au mois d’Août de René Fallet, paru en 1964. Ce n’est pas un livre impérissable, pourtant je collectionne les parutions. Peut-être parce que cet auteur populaire était justement périssable (mort en 1983, jamais cité dans les anthologies). La littérature, c’est surtout cela : des exemples d’auteurs modestes en regard de ce qu’il ont pu offrir au lecteur qui est énorme et démesuré."

Ce n'est pas un secret, j'ai toujours considéré René Fallet comme un auteur majeur pour moi, fondateur, un de ceux qui vous accompagne toujours, un écrivain fétiche, au sens de la superstition, du porte bonheur et je me moque bien de la connotation puérile qu'on pourrait coller sur cette admiration. René Fallet m'a sauvé la vie et m'a appris à écrire. Rien de moins.
Qu'il m'ait sauvé la vie (et pas qu'à moi), c'est raconté dans la note de lecture de Paris au mois d'août (du 23/07/2003) que je recopie en bas de la page, ça vous évitera de chercher dans Feuilles de Route et je la trouve bien écrite, alors...
Qu'il m'ait appris à écrire, c'est notifié sur la quatrième de couverture de mon premier récit La Réserve.
Auteur majeur donc, j'ai fait référence à lui une quarantaine de fois depuis cinq ans que je tiens ce site. Citons aussi en Notes de lecture Banlieue Sud Est (BSE pour les aficionados...), son premier roman écrit à dix-neuf ans (30/01/2002), Les pas perdus (05/05/2004) : c'est bien peu car j'ai du lire tout ce qu'il a écrit bien sûr, romans, chroniques, poèmes, et tout ce qui le concerne, ce qui représente au total des dizaines de livres. J'ai rédigé plusieurs notes d'écriture et je lui ai consacré deux mises à jour complète, l'une le 23/07/2003, à l'occasion des vingt ans de sa mort qui sont passés quasi-inaperçus, l'autre le 07/11/2001, pour les vingt ans de la mort de son meilleur ami, Brassens, mes deux tontons de cœur comme j'aime à les appeler.

Auteur majeur, j'insiste pour le ridicule de cette affirmation, car, à cette question, René Fallet explique : "Je ne sais plus qui, une fois, à écrit que j'étais un "écrivain mineur". Paradoxalement, ça m'a beaucoup plu.../... La Fontaine fut un écrivain mineur en son temps. Stendhal et Céline aussi. Céline qui était un écrivain mineur, s'était fait ravir le prix Goncourt par un certain Guy Mazeline, sans doute parce que Guy Mazeline était un écrivain majeur.../... François Mauriac et Albert Camus sont, comme chacun sait, des écrivains majeurs : ils ont eu le prix Nobel. Marcel Aymé ne l'a pas eu, sans doute parce qu'il était un écrivain mineur. Alors moi, je me sens en très bonne compagnie avec tous ces écrivains mineurs. Mineur, cela veut peut-être sous entendre que je n'ai pas la brillante intelligence d'un intellectuel.../... C'est possible. Mais l'intelligence est-elle une qualité nécessaire à un créateur ? D'après certains témoignages, Mozart n'était pas très brillant non plus de ce côté là, et Cézanne était con comme un panier ".
A noter que René Fallet a autrefois reçu le "prix populiste", ce qui prouve que ses lecteurs sont aussi des lecteurs mineurs...
J'ai appris depuis peu qu'il y avait eu un travail universitaire sur l'œuvre de René Fallet (René Fallet, vingt ans après, en Notes de lecture du 08/02/2006). Ce travail, d'une grande qualité, n'apporte pas pour autant une caution tardive, c'est juste un signe de plus à ceux qui l'apprécient, et ils sont nombreux.
René Fallet, donc, je reviens sur ses terres. La première fois, c'était à Villeneuve Saint Georges, je venais de lire BSE, je devais avoir une vingtaine d'année. La deuxième fois, c'était à Jaligny, dans l'Allier, sa seconde patrie, il y a huit ou dix ans peut-être, impossible de me souvenir avec exactitude. L'occasion du troisième périple, un retour à Jaligny, me fut donné la semaine dernière en allant à Clermont-Ferrand. Il faisait un temps de roman. Au ciel de fin janvier montait comme étouffées les fumées du quartier avec leurs pauvres gestes de feuilles mortes - Banlieue Sud Est -, l'aventure commençait, on se sentait l'âme comme un rideau à fleurs - Le Braconnier de Dieu-...

 

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Cela commence par un cimetière, celui de Thionne. Il a neigé ce matin, même l'église n'ose pas sonner les heures de peur de secouer les plumes des corbeaux engourdis. La grille fait son métier de grille, elle grince. Il faut fouiller les allées à la recherche de la tombe. Nous sommes deux pour visiter et nous nous sentons petits poucets semant nos pas dans la neige. Le cachottier avait écrit "je voudrais une tombe avec un numéro dans le dos comme un joueur de hockey, sans fleur ni larmes et que la Toussaint se mue en 14 Juillet -Carnets de jeunesse -.
A défaut, c'est un rosier qui cache l'inscription et le clin d'oeil de "l'écrivain mineur", revendiqué bourbonnais.

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Mais René restera farceur jusqu'au bout et, en véritable passionné de vélo, c'est à côté d'un Charles Guidon qu'il a choisi de se reposer (mort la même année que sa naissance d'écrivain...). Nul doute qu'en arrivant, il a glissé à Marie Minet, également sa voisine : Merci d'être Vénus... -Carnets de jeunesse -. Les pompons des chrysanthèmes se trémoussèrent de rire et sur ces paroles, le Christ s'éleva avec la majesté d'une fusée à Cap Carnaveral. Baboulot et Quatresous suivirent du regard, impressionnés, cette Ascension qui n'était pas sans rappeler celle, fulgurante, de Fausto Coppi  durant le Tour de France de 1952. - le Braconnier de Dieu -)

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On referme la grille qui regrince. Du clocher, des corbeaux apathiques suivent la voiture jusqu'au prochain virage. La neige frémit un pneu dans un froissement de gaufrettes. Quelques virages et piquets de clôture plus loin, voici  Jaligny, son château (tout droit, suivez le monsieur), sa coiffeuse (à gauche, suivez Martine), son cinéma (les affiches posées à même le sol derrière la voiture blanche) et son exposition permanente René Fallet. C'est en haut au premier étage. Non, pas à droite, vous entreriez à la Poste...

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En haut de l'escalier, petite vue sur la place du village et ses toits de neige. L'escalier sentait le bois moulu et la poussière. On s'attendait à presque à trouver une Mère Pampine, posée sur paillasson comme un caca de dinosaure, comme un monticule de tripaille dans un recoin d'abattoir, une méduse ballottée là par une marée prosaïque,  Paris au mois d'août - mais le lieu est tranquille, palier retiré et propice à la rêverie tout comme dans son arrière-boutique, la fleuriste cultivait des arrières pensées - Le Triporteur -.

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Justement, sur le palier, il y a un vieux projecteur d'arrière-salle du cinéma proche, nommé je crois "René Fallet", (on rappelle, les affiches posées à même le sol derrière la voiture blanche), ce qui n'aurait pas déplu à l'auteur qui vécut une carrière mêlée au septième art : qui sait qu'on lui doit le scénario de Fanfan la Tulipe avec Gérard Philippe ?

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Côté cinéma, la première chose que l'on remarque en arrivant dans l'exposition est l'affiche originale du film Porte des Lilas, de René Clair, adapté de son roman, La grande Ceinture avec, excusez du peu, Pierre Brasseur, Raymond Bussières... et un certains Georges Brassens.

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Ainsi, vous commencez à réaliser qu'il y a beaucoup de choses à raconter sur sa vie bien remplie et qu'on ne peut résumer facilement l'écrivain "bourbonnais".
Et c'est un lieu trop étroit qui tente de mettre en valeur de nombreux documents. Il faut rendre un hommage particulier à l'opiniâtre association Agir en pays jalignois qui s'occupe de cette exposition permanente depuis longtemps (ouverte régulièrement plusieurs fois par semaine, il doit y avoir de longs moments sans visiteur...). Elle œuvre avec le soutien de Michèle Agate Fallet, son épouse, native du coin, et organise le trop méconnu prix du premier roman "René Fallet" dont une des premières lauréates fut Amélie Nothomb en 1993. Mais que l'exiguïté du lieu ne vous fasse pas renoncer, il possède un charme inimaginable et familial, bien dans le style de l'auteur. Les bénévoles qui assurent la visite l'ont tous connu et la conversation vaut le détour...

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Car l'écrivain n'était pas un triste personnage. La compétition de vélo qu'il avait créée (Les boucles de la Besbre) réunissaient Jean Carmet et autres vedettes. Oui pour l'esprit, non pour la compétition : le règlement prévoyait que de toute façon, c'était René Fallet qui gagnait...

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Les toits sont toujours blancs mais il est temps de s'en aller. Il avait mis de l'encre dans son vin, écrivait-il. Il est parti et la vie inutile bat son plein, l'air sent à présent la fleur artificielle. C'est aussi de lui, et c'est le même que je vois pour la première fois sur une cassette vidéo proposée par mon hôte. Voix de basse et discours matois, quand il répond à la question naïve d'un journaliste (- alors, monsieur Fallet, c'est difficile la littérature ? - Ah oui, difficile, très difficile...). C'est toujours lui et c'est le même capable d'écrire La pluie d'été marchait à pas de loup sur le zinc des gouttières ou J'aime votre bouche qui est toujours déshabillée.

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Dans le village, on retient ses frasques et son impertinence. Mais René en Allier, comme Arthur dans les Ardennes, n'a pas eu à beaucoup à inventer. Observateur hors pair et poète comme lui, il travaillait au Temps rimbaldien : un soleil joue au lampion de taille dans un canapé bleu.

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Dans quelles mémoires subsistent les glorieux arrosages de parties de pêche ou les épiques retours de balades à vélo ? Le café de l'Aimée a fermé, partie en retraite avec son pastis. La page est tournée, il faut la boire. Les pancartes adossées à l'établissement indiquent un Préhistorama qui ne devait sans doute pas exister de ce temps-là. On peut rêver, imaginer que c'est sans doute là bas que se sont réfugiés les héros des Vieux de la vieille.

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(08/02/2006)

 

Pour en savoir plus sur René Fallet, consultez l'excellent dossier sur le net des librairies Initiales.

 

" Paris au mois d’août ", de René Fallet, Cercle du bibliophile (Note de lecture du 23/07/2003) :
C’est dans cette édition du Cercle du bibliophile, agrémentée d’une présentation et de quelques photos bucoliques de l’auteur qu’on imagine à Jaligny avec ses passions, Agathe, le vélo et la pèche, que je préfère " Paris au mois d’août ". Car je collectionne mollement les éditions de ce roman que le hasard me fait distribuer autour de moi. Tout cela pour situer l’importance de cette lecture...
Pourquoi ? Mettons que la rencontre eu lieu un soir désespérant de 1978. Qui sait ? La verve de René Fallet m’empêcha peut-être de commettre une connerie, comme on dit, comme on peut en faire à vingt ans, bref, pris dans la lecture, j’ai sans doute oublié d’ouvrir le gaz, avaler des cachets ou autres distractions qui vous auraient épargné les lectures de Feuilles de route. Eh oui, donc, un livre peut vous sauver la vie, mieux encore, raccommoder les corps et les esprits et sans doute en ses temps difficiles de réduction de dépenses publiques, faudrait-il proposer une liste de livres en remplacement à la liste de médicaments déremboursés par la sécu. Je suis prêt à faire le siège du Ministère de la santé si " Paris au mois d’août " n’en fait pas partie. Car, depuis la révélation de ce pouvoir guérisseur, généreusement distribué autour de moi donc, le petit roman de deux cents pages a par exemple également autrefois adouci, dans les années 80, entre deux internements, les crises d’un collègue, atteint d’une grave psychose maniaco-dépressive…
Mais de quoi parle ce petit bouquin, écrit en 1964 ? Rien de bien extraordinaire, voire une intrigue plutôt fleur bleue : Henri Plantin, le héros, vendeur de cannes à pêche à la Samaritaine rencontre une touriste anglaise et file le parfait amour à Paris au mois d’août. Une adaptation cinématographique avec Charles Aznavour et Susan Hampshire eut lieu en 1966 (par ailleurs, je lance un appel à qui me trouvera un enregistrement de ce film, merci de m’écrire ICI).
Décevant non, une simple histoire fleur bleue ?
Non… Car en 1964, l’auteur, qui recevait le prix Interallié, ainsi félicité pour ce récit bien parisien, jetait un pont avec la culture anglo-saxonne. Pour en revenir avec l’actualité de cette semaine en " Etonnements (donc du 23/07/2003)", René Fallet, déjà bien attiré par Londres, était sans doute bien plus proche des Stones dans sa mentalité de bohème que du côté franchouillard dont on essaya par la suite de l’affubler tout le temps, de même que Mick et Keith, quittant à peine leur mansarde d’Edith Groove pour enregistrer leurs premiers succès, également très " fleur bleue ", ressemblaient sûrement à Henri Plantin.
Non… Car c’est sans compter le style de René Fallet. Le premier chapitre par exemple est une extraordinaire et habile mise en scène où odeurs, visions et sons se répondent pour entraîner le lecteur à suivre l’intrigue. Au delà de l’histoire, et peut-être la trouveriez vous banale au premier abord, c’est tout le génie de René Fallet : il y a un autre sang qui coule, porté par la poésie, une sorte de mélancolie qui définit la petitesse de l’homme, sa fragilité. Sans doute est-ce aussi pour cela que les récits de René Fallet me plaisent : ils ne parlent pas d’ego disproportionné mais mettent en avant des anti-héros bien ordinaires dont les préoccupations sont les nôtres, aux caractère empreints de pudeur mais de force aussi. D’un coup, il semble à lire " Paris au mois d’août " (mais aussi tous les autres livres du même auteur), que le monde est plus ouvert, plus offert, plus possible.
Bref, René Fallet vous tend le monde, prenez-le, ne dites pas merci, vraiment pas de quoi…